19.04.2012

Week-end de Pâques, ou : « le faux malheur ». Ou : « les emmerdes ».

Il y a la fille aînée. Maniaco-dépressive. Qui suit un traitement à vie, et qui, même lorsqu’elle le prend scrupuleusement, n’est pas à l’abri d’une rechute, due à une contrariété, ou à une subtile variation hormonale. Dans ces cas-là, elle délire, devient mégalomane, agressive, ingérable.

Il y a le gendre. Son mari. Qui ne parle pas français, qui est très vieux, et s’exprime dans un charabia anglo-tibétain incompréhensible. Ils vivent tous deux à la limite du quart-monde, et doivent régulièrement être « remis sur les rails » par la bonne volonté des uns et des autres.

Il y a la petite-fille. Leur fille à eux deux. Adorable, serviable, dévouée, mais qui hélas vit à Paris, à 800 km de là, et qui doit bien gérer sa vie elle aussi.

Il y a la fille cadette. Présente, attentive, et attentionnée. Mais, et c’est le revers de la médaille, autoritaire, et despotique, aussi, d’une certaine façon. Un caractère fort, avec qui les accrochages, les prises de bec, sont inévitables, et fréquents.

Avant, il y avait le mari de la fille cadette, mais ils sont divorcés. Une histoire « à tuyau de poêle » de plus.

Il y a le fils aîné. Qui a claqué la porte depuis plusieurs années, et qui méprise de loin toute cette famille d’inadaptés. Sa femme, ses fils à lui, sont muets, cachés dans son ombre.

Il y a le fils cadet. Homo. C’est pas une tare en soi, mais il en a d’autres. Lui aussi, il n’a pas un caractère facile, un peu comme la fille cadette, et il ne se laisse pas trop marcher sur les pieds non plus. Alors, parfois, ça explose...

Il y a son mec, qui, lui, heureusement, sait arrondir les angles. Parfois, lorsqu’il est là.

 

Avant, il y avait la mère, qui mettait de l’huile dans les rouages, simplement par sa présence, sa patience, sa gentillesse, sa capacité à veiller au bien-être de tous, à insuffler de l’âme à toutes choses.

 

Et depuis qu’elle est partie, cette mère, cette femme, sa Femme, il reste seul. Il se sent seul. Il s’est toujours cru seul, avant. Il prend conscience, depuis quelques mois, du caractère déchirant de la vraie solitude. Le pilier qui soutenait sa vie sans même qu’il en ait conscience autrefois, la femme sur laquelle il pouvait crier alors qu’elle restait blasée et indifférente, après trop d’années d’affrontements, n’est plus là. Plus de main pour appuyer sur le bouton de la cafetière, plus d’oreille pour écouter patiemment le récit d’une course sans intérêt à la boulangerie, plus de regard doux posé sur sa présence, pour lui donner un poids. La table ne se met plus toute seule, les repas n’apparaissent  plus comme l’éternel miracle féminin du dîner surgi du néant. Le matin, il n’y a plus les petits pas dans le couloir, avant, ou après son lever.

 

La fille cadette a pris le relais. Mais elle ne sait pas se taire quand il le faudrait, ou parler lorsqu’il le voudrait. Elle est bruyante lorsqu’il voudrait du silence, muette quand il aspirerait à une conversation. Elle dérange les objets, elle impose un nouvel ordre. Elle fait des efforts, mais elle n’est pas la mère, irremplaçable. Sa cuisine est trop sophistiquée, ses rangements trop alignés. Elle referme les portes, alors que lui les aime ouvertes. Elle travaille la nuit, réclame du silence certains jours. Elle a chaud lorsque lui a froid, ou le contraire. Il se contente d’un souper léger, et les odeurs de nourriture l’écoeurent lorsqu’il va se coucher. Elle aime élaborer des repas, et manger du solide avant d’aller travailler le soir.

 

Mais, malgré son caractère autoritaire et ses coups de gueule, elle est là, patiente et prête à prêter ses mains, ses bras, inlassablement, si lui en a besoin.

 

Le fils cadet essaie quelquefois de prendre le relais. Mais lui aussi, tout comme sa sœur, ne sait pas se taire et rester muet face aux piques et aux attaques, inévitables dans les conversations, dans cette maison-là. Il prend sur lui, mais comme il a un caractère emporté, lui aussi, tout éclate, tout explose, tôt ou tard.

 

Pour couronner le tout, le père a des troubles de l’audition. Ca n’arrange pas les problèmes, au contraire, ça les décuple. Il fait répéter, et se sent agressé lorsque cela agace, à la 3°  ou à la 4° fois. Les conversations vont trop vite pour lui, il en saisit une phrase sur deux. Alors, lors des repas familiaux, il se replie sur lui-même, il se racornit, il s’encroûte intérieurement. Une conversation à deux, ça va. A trois, passe encore. Mais davantage, c’est trop pour lui. Malgré la bonne volonté des uns et des autres, il se sent exclu, rejeté, ce qui accentue sa sensation de solitude.

 

Il voudrait du soutien, de la chaleur humaine. Mais il n’a lui-même jamais été très doué pour en donner, et il découvre avec étonnement, après soixante ans de vie commune avec celle qui lui en a donné, à sa façon à elle, invisible et impalpable, sans rien demander en retour, il découvre donc, après la disparition de sa femme, que ses enfants ont encore l’audace de lui faire comprendre que ce doit être donnant-donnant. L’équation est naturelle, mais il n’en a jamais eu conscience, et s’aperçoit avec étonnement qu’il faut tendre la main qui a besoin d’être serrée.

 

« Tu ne te rends pas compte que je viens de perdre Maman. »

« Moi aussi, je l’ai perdue. Ce dont tu ne te rends pas compte, c’est que nous l’avons tous perdue, et que nous avons tous du chagrin. »

« Oui mais moi j’ai vécu avec elle pendant soixante ans »

« Et moi quarante-huit »

« Oui, mais moi, je vais mourir »

Pourquoi cette phrase, loin de susciter ma pitié, me donne-t-elle, à chaque fois qu’il la prononce, envie de tout casser ?

« Moi aussi, je vais mourir. Nous allons tous mourir. »

 

Silence.

 

Bien sûr, les incompréhensions et aigreurs mutuelles sont avivées en période de tension. Lors du week-end pascal, ma sœur et moi avons dû gérer l’internement de ma sœur aînée en hôpital psychiatrique, la commande, l’achat et la livraison d’un nouveau réfrigérateur pour son mari incapable de gérer seul la chose vu son âge et ses difficultés à communiquer.

Sans oublier, bien sûr, ses courses du quotidien pour la semaine, car il n’a pas d’argent.

 

Mon père a « la tête qui explose ».

 

Nous, non.

 

Mais je repense à ma note précédente. Le vrai malheur, il n’est pas là. Le vrai malheur, c’est d’être impuissant face à ce qui nous tombe sur la tête.

Le malheur qu’on se crée, c’est du faux. Des emmerdes.

 

Moi j’ai TiNours.

Mon bonheur.

Du vrai, et du solide, celui-là.

 

19.02.2012

Tellement de choses à dire...

...sans savoir les organiser...

De dimanche dernier et du repas familial, je retiens surtout cette image de Sara qui arrive en fin de matinée avec un visage fermé et des mains crispées. « Que se passe-t-il ? » s’interroge tout le monde en aparté. Je me pose la même question, en rajoutant in petto un « ...encore... ? » que j’ai vivement regretté par la suite.

 

Elle nous avoue plus tard, en privé, à ma sœur et à moi, qu’elle angoissait terriblement à l’idée de revenir pour la première fois chez mes parents tout en se disant que la maison ne serait plus jamais la même, sans Elle...

 

Rosy et moi la prenons maladroitement dans nos bras, en même temps. Nos larmes coulent, hésitantes et un peu effrayées de rompre des barrages élaborés patiemment ces dernières semaines. Je caresse son dos, ma soeur lui remet tendrement une mèche en place. Et là, en cet instant fugitif, trois petites pièces du puzzle s’imbriquent, et un frisson jaillit. A trois, en nous serrant, nous recréons un miracle. Pendant une infime seconde, nous avons été quatre, dans cette étreinte.

 

Depuis le premier janvier, d’autres personnes ont disparu, au fil du fleuve. Je n’ai plus exactement le même regard sur ces départs, dorénavant. J’attache beaucoup plus d’importance à l’âge de ceux qui s’en vont. Rosy Varte, Sophie Desmarets, étaient de la génération de ma mère. Whitney Houston, elle, avait presque exactement mon âge, à cinq mois près. Je mesure la vacuité de ces réactions instinctives qui me font me dire : « Pourquoi ces actrices ont-elles eu le privilège d’une vie plus longue ? » Moi, je vivrai probablement au-delà de 48 ans. Enfin, je l’espère. Alors, où sont la justice et la logique là-dedans ? Il n’y en a pas, bien évidemment. Ce qui compte, ce n’est pas la durée. C’est ce que l’on a accompli avant, et, qui sait, peut-être ce que l’on fera après.

 

Certains échos ne s’éteignent jamais.

 

Image.jpg

podcast