08.11.2011
Lancelot chez le dentiste
J’avais feuilleté l’annuaire, écartant d’emblée les patronymes trop évocateurs, le docteur Rabotto, Madame Besnard ou Monsieur Raspoutyn, redoutant que ce dernier n’ait fait ses études en Sibérie, dans un monde où la douleur est sans importance. Pour des raisons politiques, un Katsikavélis et un Pirès furent évités : s’ils allaient chercher à se venger de ce que l’Europe fait actuellement subir à la Grèce ? Pour finir, TiNours m’avait conseille celui chez lequel il est allé il y a un mois, pour la première fois lui aussi, et qui, euphoniquement et patronymiquement, présentait toutes les garanties requises : souffrons français !
Mais non, rassurez-vous, je plaisante. Je suis allé chez le plus proche.
Quand j’entre, très aimable, il me fait asseoir, me demande ma carte Vitale. Nous ne nous connaissions pas, lui et moi. Il me fait plutôt bonne impression. Entre deux âges, souriant, et loquace. J’ai horreur des professionnels de la Santé qui considèrent que faire la gueule et en dire le moins possible font partie de la charte de mystère qui doit entourer la profession. Avant même de me faire ouvrir la bouche, il me questionne.
« Depuis combien de temps n’avez-vous pas consulté un dentiste... ? »
La question qui tue... Mon Dieu mon Dieu... que répondre... Je fais mon timide, il me dit d’un air grondeur : « Depuis 5 ans ? » et je murmure « oui » d’un air faussement contrit.
La réponse, en fait, c’est que je n’ai pas remis les pieds chez un dentiste très exactement depuis novembre 1993. Terrible, hein ? Il s’agissait alors d’un très beau mec, remplaçant un vieux qui m’avait été conseillé par une prof de maths de mon lycée de Roubaix. Une dent couronnée avait craqué alors que j’avalais à la va-vite un chewing-gum Hollywood avant de filer au boulot, justement. Elle se balançait allègrement sur ma gencive. Le beau praticien, évidemment, ne pouvait me prendre en rendez-vous avant une semaine. Le soir, ennuyé par l’oscillation de cette molaire ivre, j’avais courageusement envoyé la main... et j’avais retiré toute la dent d’un seul coup, couronne et racines comprises ! C’était assez impressionnant. Par la suite, le beau mec n’avait plus eu qu’à prendre une mine apitoyée et me pratiquer un détartrage. On n’allait pas la faire repousser, la quenotte, pas vrai ?
Les dents et moi, ça a toujours été une histoire haine-amour. Ca m’a fasciné pendant longtemps, au point même que je voulais devenir dentiste. J’ai lu des ouvrages, et j’avais pris l’option « dentaire » lors de mon PCEM1. A chaque fois que j’y vais (bon, assez rarement, je le reconnais) je pose des questions agaçantes au praticien : « La carie, est-elle sur une face occlusale ou mésiale ? » « Est-il indispensable de dévitaliser les deux dents adjacentes avant de poser un bridge ? » etc etc... Soit ça fait rire, soit ça énerve. Enerver, pourquoi ? On touche à nos œuvres vives, on a tout de même le droit de se tenir au courant, non ? Il faudrait sourire de confiance avec la roulette dans la bouche ? Un peu comme si le poissonnier faisait la gueule aux clients qui lui demandent si tel ou tel poisson vient de l’Atlantique ou de la Méditerranée. Non mais. J’aime bien ceux qui rient, c’est en général l’assurance d’un rapport franc et cordial. Aujourd’hui, non seulement celui-ci répondait de bonne grâce, mais en riant. Deux bons points pour lui.
Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai rêvé que je perdais mes dents. Signe de mort d’un proche, paraît-il. J’avais lu aussi, une fois, signe d’angoisse de la mort, les dents étant des symboles de jeunesse, et, par là même, de vie. J’aurais plus tendance à accréditer cette version-là. Invariablement, ça se passe de la même façon. J’ai une gêne dans la bouche, qui enfle, jusqu’à ce que je sois contraint d’ouvrir grand et de cracher, horrifié, une nuée de molaires blanches, dans une bassine. Blanches, comme autant d’os d’un squelette. Brrrrr.
J’ai la chance d’avoir d’assez bonnes dents. La preuve, rien depuis 18 ans (le dentiste me l’a confirmé cet après midi en examinant le reste de ma dentition). Il ne s’agit donc pas de la bête peur du dentiste qui pourrait faire mal, mais bien plutôt de l’anxiété de me voir amputer de ces petits morceaux de vie. Mon problème aujourd’hui était que j’avais perdu un plombage, datant de 1981, sur une dent non dévitalisée, je m’en souvenais très bien. Ce n’était pas douloureux, mais le trou était un peu trop béant à mon goût. Le verdict : « On ne peut pas replomber par là-dessus, il va falloir dévitaliser, pour poser une couronne par la suite, sinon ce qui reste de la dent va, à court terme, exploser ». Funérailles, je m’en doutais.
Bon, tant pis, on prend rendez-vous pour dans dix jours. En attendant, pose d’un pansement. Il me recommande de ne pas manger de chewing-gum. « Même pas des caramels ? » lui demandé-je d’une voix ingénue. Mais devant son visage horrifié, je le rassure : « Mais non, je plaisante. »
Il n’empêche. Je ne me prends pas pour Fantine, mais ce plombage qui s’est barré en me laissant pour perspective la pose d’une couronne ne m’évoque rien de royal. Au moins six mois de capital vital en moins. Funérailles.

22:06 Publié dans Santé | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : dentiste, dent

