31.03.2012
Le dernier des Atlantes (19)
Le chapitre 18, c'est ici
Le courant d’air provoqué par l’ouverture de la porte fit vaciller la fumée du brasero placé dans la cabine du capitaine pour y dispenser un peu de chaleur. L’air était saturé d’une senteur profonde, animale. Des effluves de sang, et de sueur. De larmes, aussi, si les larmes avaient pu avoir une odeur quelconque.
Les narines de Bredda palpitèrent imperceptiblement.
Depuis plusieurs jours, le monde environnant semblait avoir disparu de son champ de discernement. Elle avait de vagues souvenirs de l’embarquement à bord du Goldorin, et de son installation dans la cabine d’Angel. Puis, cette tempête brève mais épouvantable l’avait rendue tellement malade, que par la suite elle avait sombré dans une inconscience quasi permanente. Les élancements atroces dans ses articulations semblaient consumer de souffrance ses membres, et se répandre dans son corps tout entier. Ses mains, ses jambes, son bassin renvoyaient des pulsations douloureuses à son cerveau qui semblait à tout moment sur le point d’exploser. Sa chair entière était la proie d’animaux féroces qui la fouaillaient de leurs crocs, de leurs griffes, et la laissaient pendant de courts intervalles si pantelante qu’elle n’avait pas le temps de se ressaisir avant leur retour. Ses tempes semblaient enserrées dans un étau de feu, et par-dessus tout le reste, son estomac ne pouvait supporter autre chose que de l’eau.
Pour échapper à l’épouvante de cette douleur sans fin, son esprit s’était progressivement laissé glisser dans un monde cotonneux où le mal ne pouvait l’atteindre, semblable à un naufragé épuisé sur un îlot minuscule. Dans cet univers anesthésié et silencieux, elle pouvait se recroqueviller sur les lambeaux de conscience qu’elle avait conservés, et rassembler les dernières forces qui lui restaient, pour repousser désespérément les vagues de souffrance la cernant de toutes parts.
A certains instants, des mains fraîches se posaient sur ses joues. A travers la muraille d’insensibilité qu’elle avait érigée et qu’elle essayait de maintenir à tout prix, elle entendait des voix douces et bienveillantes l’exhortant à lutter, se ressaisir, avaler un peu de nourriture. Mais elle refusait de céder à la douceur de ces contacts, qui la rappelaient vers la douleur. Elle préférait demeurer crispée, tremblante et frissonnante, au creux de son îlot assiégé, pour ne pas avoir à nouveau à subir les morsures dans sa chair, la torture de ses membres malmenés, écartelés, brisés.
Attachés.
L’île avait grandi et n’était plus minuscule, environnée par la marée montante. Lorsqu’elle ouvrait les yeux, elle voyait au-dessus d’elle les arbres immenses d’une forêt si sombre que le soleil ne pouvait pénétrer entre les frondaisons.
Angoisse.
Elle refermait les yeux, pour exorciser le souvenir terrible. Mais autour d’elle, elle percevait encore le harcèlement des vagues. La douleur l’environnait. L’épouvante.
Les rires.
Elle n’était que résistance aveugle, hystérique, pour échapper à l’inéluctable. Et plus elle se débattait, plus sa terreur croissait face à son impuissance.
Les démons s’acharnaient sur la femme invincible qui savait guérir les blessures, éloigner la mort, effacer les maux. Ils voulaient la souiller, la rabaisser au rang des autres, de toutes les autres.
Souffles avinés sur sa bouche, mufles haletants contre ses lèvres. Leur viol écoeurant étouffait ses hurlements. Mains moites telles des méduses sur son corps nu, pendant que résonnait interminablement en elle le bruit du déchirement de ses vêtements lacérés.
Son corps était écartelé, ses chevilles maintenues au sol par des prises aussi dures que des menottes d’acier. La chair leur était livrée. Des cris obscènes explosaient dans sa tête, tandis qu’elle suffoquait ainsi qu’une noyée dans des profondeurs glauques, sous la contrainte de possessions brutales.
Son corps lui échappait pour devenir un objet de honte. Loin, très loin, elle entendait une femme crier. C’était elle, mais son cri d’horreur lui aussi était relégué au-delà de la barrière anesthésiante qu’elle avait érigée pour ne plus s’entendre souffrir. Pourtant il devenait de plus en plus aigu, emplissant sa tête d’échos horribles.
Brusquement le voile blanc se déchira et reflua avec rapidité, entraînant avec lui l’océan de souffrance et d’épouvante.
Les rires gras avaient disparu. Seul subsistait le hurlement de la femme, qui se tut elle aussi, pendant un bref intervalle.
La lumière revenait, plus forte. Elle respirait une puissante odeur de chair, de sang. Une main fraiche serrait la sienne. Elle s’y agrippa sans réfléchir, avec confiance, et s’aperçut avec étonnement qu’elle était libre de remuer les membres. Les élancements de la douleur s’estompaient rapidement.
Elle bougea légèrement ses jambes ; les doigts de sa main libre se refermèrent convulsivement sur une autre poigne, semblant elle aussi la haler hors de son cauchemar. La souffrance avait reflué loin de ses membres, à la vitesse de la marée descendante. En même temps, la clarté se faisait sentir, de plus en plus intensément, à travers ses paupières encore closes. Elle prit plusieurs inspirations profondes, ouvrit les yeux, puis, éblouie, les referma très vite. De terreur, son cœur battait encore.
« Où sont-ils, tous ? » murmura-t-elle faiblement.
« Je suis là, Grand-mère, je suis là... » : le souffle de Krysta dans son oreille.
Elle tendit les mains à l’aveuglette, saisit un visage entre ses paumes sèches. Elle le sentit inondé par les larmes. Mais à la rudesse de la barbe naissante et du menton carré, elle reconnut Kedryn. Sur le point de lui dire de ne pas pleurer, elle s’abstint. Les larmes de son petit-fils faisaient pénétrer à travers sa peau une fraîcheur bienfaisante, comme une source apaisante qui se répandait dans ses membres et calmait les derniers vestiges du feu de douleur qui la brûlait depuis plusieurs jours.
Elle rouvrit les paupières. Ses deux petits se tenaient auprès d’elle et lui souriaient bravement, essayant de manifester une confiance qu’ils étaient loin d’éprouver. Elle leur rendit leur sourire.
« Je me sens mieux, bien mieux. »
Elle fit un effort pour se redresser, s’adosser à ses oreillers plus confortablement. Krysta s’était penchée pour l’aider, mais elle l’arrêta d’un geste.
« Tout va bien, ma douce. »
Elle était maintenant assise dans son lit. De façon inexplicable, tous les élancements à travers son corps s’étaient à présent calmés, en même temps que les dernières visions de son cauchemar s’évanouissaient. Elle avait déjà connu ce style d’accalmie totale, et paradoxale, lorsqu’elle était emprisonnée dans les cachots du château de Timour, à Ergal. La souffrance physique refluait à chaque fois qu’elle avait le courage d’évoquer, de libérer les images terribles du passé, bloquées, reléguées au plus profond d’elle-même. Le poison intérieur, refoulé et soigneusement circonscrit par les digues de sa conscience, semblait toujours sourdre petit à petit au fil des jours, filtrer et se répandre, en petites gouttes de douleur, dans ses membres, jusqu’à former un torrent de souffrance insoutenable. Cependant, le fait de se colleter avec les souvenirs, consciemment ou non, éradiquait la douleur physique pour un temps. Il lui fallait choisir entre les réminiscences insoutenables de son cerveau ou les lacérations atroces dans ses membres.
Elle entendit encore un long gémissement, tourna la tête dans cette direction. Maëdria arpentait la pièce lentement, pieds nus, tête baissée, soutenue par Raburr et Methyl. Ses mèches blondes humides pendaient devant son visage. De larges auréoles de transpiration étoilaient sa chemise de nuit blanche. Elle leva les yeux, dévisagea brièvement la vieille femme. Son visage était cireux, marqué seulement par deux larges cernes sombres. Elle se mit à haleter, se dirigea en trébuchant vers sa couche où elle s’assit lourdement.
« Reposez-vous, respirez à fond, essayez de détendre un peu vos membres. » fit Methyl d’une voix apaisante.
Raburr massait lentement les épaules de sa femme. Il lui murmurait au creux de l’oreille des paroles rassurantes que démentaient ses traits soucieux. La jeune femme posa sa main sur celle de son époux, l’agrippa convulsivement. Elle respirait avec bruit, par saccades.
« Depuis combien de temps est-elle en travail ? » questionna Bredda.
« Plus de trois heures. »
Des chocs sourds se faisaient entendre à l’extérieur. Le bateau tanguait avec lenteur, comme si le rythme de sa progression s’accordait à celui du temps qui semblait s’être ralenti. Elle posa un regard interrogateur sur Kedryn, agenouillé auprès d’elle. Le jeune homme tenta de sourire bravement.
« Nous sommes dans un zone brumeuse, remplie de bergs. Les hommes essaient d’éloigner d’eux le bateau en utilisant des gaffes. C’est pour cela que l’on entend ces bruits. Ne t’inquiète pas, nous en serons bientôt sortis. »
« Alors ils doivent avoir besoin de bras valides. Va les aider. Ne t’en fais pas pour moi. Je me sens beaucoup mieux à présent. »
« Tu es sûre ? »
« Mais oui. Et puis, ta sœur est là. »
Kedryn se releva. En se dirigeant vers la porte, il adressa quelques paroles amicales à Raburr et son épouse, qui parut ne pas même l’entendre. Lorsqu’il sortit, une bouffée d’air glacial se glissa dans la cabine. Bredda repoussa sa couverture, et posa les pieds par terre, malgré les protestations de Krysta.
« Je me sens très bien. Je sais, cela peut paraître incroyable mais c’est ainsi. Cesse de te tourmenter pour moi. Ce qu’il faut, c’est aider Maëdria. »
« Tu ne comptes tout de même pas utiliser ton yahven après tout ce que tu viens de subir ? »
« Vous devriez rester couchée. » dit Oumnia. Elle était en train de rouler des bandes de charpie dans un recoin de la cabine, tout en surveillant une petite bassine de cuivre où de l’eau bouillait.
« Non. » répondit la vieille femme d’un ton sans réplique.
Elle s’approcha de Maëdria, posa une main légère sur son front, puis lui caressa les cheveux.
« A quelle fréquence les contractions arrivent-elles ? »
« Je ne sais pas trop.... Il y en avait, à intervalles rapprochés, tout à l’heure... la dernière était plus forte que les autres... mais depuis quelques minutes, plus rien... »
La jeune femme murmurait, très bas. Son regard était un peu fixe. Soudain elle ferma les yeux, se mordit les lèvres, et immédiatement prit une profonde inspiration.
« Je voudrais tant qu’il soit déjà là ! Je souffre lorsque je reste immobile.... Laissez-moi marcher encore. »
Appuyée à Raburr, elle reprit ses lentes allées et venues à petits pas comptés. Methyl les suivait d’un regard soucieux. Elle s’approcha de Bredda.
« Je suis contente que vous vous sentiez suffisamment mieux pour pouvoir vous lever. C’est plutôt miraculeux, vu votre état ces derniers jours. Si seulement il pouvait y avoir un autre miracle pour cette pauvre petite... »
« Krysta m’a dit qu’elle a commencé le travail il y a plus de trois heures ? Si elle souffre ainsi sans cesse, sa résistance va s’épuiser... »
« C’est justement ce qui m’inquiète. Elle est déjà de constitution frêle, et ces derniers jours passés en mer l’ont complètement vidée de ses forces. En plus, l’enfant, lui, me paraît très gros. »
« Est-ce qu’elle a essayé de... » Bredda s’interrompit. Glissant des bras de son mari, Maëdria venait de s’affaisser brusquement sur le sol en poussant un gémissement rauque. Krysta et Oumnia s’étaient précipitées en même temps. Elles écartèrent Raburr, éperdu d’angoisse, et assirent la jeune femme sur le sol avec mille précautions. Elle râlait. Oumnia essuya avec une serviette humide le filet de salive qui coulait de ses lèvres. Maëdria battit des paupières, fixa Krysta du regard.
« Je suis punie... » souffla-t-elle
« Punie ? »
« La vie que j’ai menée avant de rencontrer Raburr... Lui avait su me pardonner, me faire me sentir propre à nouveau. Mais Séléné, elle, n’oublie pas... »
Krysta essaya de prendre un ton léger :
« Que vas-tu chercher là, Séléné n’est pas si mauvaise bougresse... Elle te veut heureuse avec ton époux et ton enfant. Il faut oublier le passé, et regarder l’avenir. »
« Je n’ai pas d’avenir... »
Maëdria dodelinait de la tête. Sa voix affaiblie sembla fredonner :
« Le fruit est prêt à se détacher... mais il arrache les racines de l’arbre qui le porte... »
S’appuyant sur l’épaule de Raburr, elle se redressa.
« Jusqu’au bout... la nuit sera longue... » chantonna-t-elle.
Les heures s’égrenaient lentement. Methyl, Oumnia et Krysta se relayaient pour assister la jeune femme dans sa marche chancelante. Sa peur et sa pâleur semblaient augmenter de concert. Tantôt elle avait froid et réclamait un manteau qu’on s’empressait de lui passer, ou bien elle avait trop chaud et le rejetait au sol. Elle éprouvait à intervalles réguliers des nausées incoercibles qui lui faisaient rejeter une bile verdâtre.
Elle finit par s’agenouiller sur sa couche, très droite pour faciliter la descente de l’enfant. Des larmes coulaient sans cesse sur ses joues mais elle s’efforçait courageusement de réprimer ses sanglots et ses cris. Bredda, debout auprès d’elle, faisait tout son possible pour la réconforter. Se redressant dans un ultime sursaut, Maëdria s’agrippa alors à son cou, et, les yeux hagards, s’écria : « Mère, mère, j’espérais tant que tu viendrais... » Puis ses traits se contractèrent ; elle rejeta la tête en arrière et prononça une série de syllabes incompréhensibles.
« Attention ! Maintenez-la droite ! » cria Oumnia. Elle essaya de porter main-forte à la vieille femme, mais Maëdria s’appuyait sur cette dernière de tout son poids, et ses bras et son dos, trempés et glissants de sueur, n’offraient aucune prise. Bredda, la soutenant désespérément, la sentait trembler comme une fleur dans la bourrasque. Rassemblant toutes ses forces, elle réussit à empêcher le pauvre corps souffrant de s’écrouler. Maëdria appela encore : « Mère, mère ! » puis enfin elle s’effondra inconsciente tandis qu’une âcre odeur de sang se répandait dans la pièce, et que Methyl élevait à bout de bras un petit paquet rouge et gluant.
« Regardez, Maëdria, regardez, vous avez un magnifique garçon ! » clama-t-elle avant de se pencher sur l’enfant pour lui souffler dans la bouche.
Sans même prêter attention au cri du nouveau-né, Raburr gardait les yeux fixés avec angoisse sur le visage de son épouse. Ses paupières demeuraient closes. Ses lèvres bleuissaient. Bredda, épouvantée, enserra dans les siennes ses mains glacées. Maëdria n’avait plus aucune réaction. Sans réfléchir, la vieille femme manda son yahven, de façon instinctive, comme elle l’avait fait des milliers de fois au cours de sa vie.
Par la puissance de l’océan qui nous porte, par la pureté de la glace, par l’élan qui nous unit tous, réponds-moi, réponds-moi, Maëdria... Par la violence du sang, par la force de la chair déchirée, où es-tu, ma fille, où es-tu ? Reviens-nous, reviens-nous... Au nom de ton fils, reviens-nous...
Les pleurs du bébé s’estompèrent dans le lointain, presque instantanément. La lueur des chandelles placées dans la cabine d’Angel pour dispenser un peu de lumière sembla s’intensifier brutalement.
Stupéfaite, Bredda cligna des yeux. Elle se trouvait à nouveau dans la clairière de son cauchemar, avec la lumière du grand jour filtrant entre les frondaisons au-dessus de sa tête. Mais cette fois-ci, elle n’était plus couchée sur le sol, en train de se débattre vainement contre les assaillants qui l’avaient attachée. Elle était assise sur un rocher et Maëdria, apparemment aussi étonnée qu’elle, lui faisait face et la dévisageait.
« Où sommes-nous ? » balbutia la jeune femme.
Elle était vêtue d’une longue robe mauve que la brise agitait légèrement. A l’exception de la blancheur de son teint, elle semblait remise. Ses cernes avaient disparu, ses lèvres avaient repris une couleur saine, sa chevelure était en ordre.
Il y eut un silence qui ne fut rompu que par le cri d’un oiseau inconnu dans le lointain. Bredda promena autour d’elle un regard incrédule.
« J’ai essayé de vous insuffler de la vie en utilisant mon yahven. Mais d’ordinaire, c’est moi qui ramène les malades depuis les mondes où ils errent en souffrance, et pas le contraire... »
Immobile, Maëdria battit deux ou trois fois des paupières, le regard fixé sur son interlocutrice. Puis elle baissa la tête et parla tout bas.
« Je crois comprendre. »
Bredda, sans oser l’avouer, commençait aussi à saisir le sens de ce qui se passait. La force de son pouvoir avait été suffisante pour la relier à la jeune accouchée, au cœur de son inconscience, mais pas assez pour l’en faire sortir. C’était donc elle qui l’avait rejointe.
Maëdria s’était assise auprès d’elle, sur la pierre. Ses grands yeux bleu pâle, comme délavés par toutes les larmes qu’elle avait versées au cours de la nuit, fixaient un point au-delà, dans le vague. Mais elle ne pleurait plus. Elle demeura silencieuse pendant quelques minutes avant de murmurer :
« La prophétie disait bien que cela se passerait ainsi. J’y croyais, lorsque j’étais petite, et puis j’avais relégué cela dans un recoin sombre de ma mémoire, en me disant que c’étaient là les divagations d’un vieux fou... »
« Quelle prophétie, mon enfant ? »
« Celle de mon grand-père. Je détestais cet homme. »
Le vent léger faisait bruisser les arbres autour d'elles.
« Je n’ai jamais eu de père. Ma mère avait été abandonnée par lui dès qu’il avait su qu’elle était enceinte. Son père à elle avait accepté de la garder chez lui, mais il était très dur, avec elle tout autant qu’avec moi par la suite. Il la tuait à la tâche, et pendant toutes les années qui ont suivi ma venue au monde, il lui répétait sans cesse qu’elle et moi étions maudites et que nous n’aurions jamais dû être là, comme une flétrissure dans sa vie... j’ai eu mon lot de corvées et de coups, aussi. Elle essayait de s’interposer, mais n’y pouvait pas grand-chose. Quand elle est morte, j’avais douze ans. Je me suis enfuie... »
Bredda glissa sa main dans celle de la jeune femme, qui n’eut pas de réaction.
« Nous vivions non loin de Tilion, et je n’y étais jamais allée. J’en rêvais. Alors, je m’y suis rendue. Pour survivre, j’ai essayé de travailler, de louer mes services. Mais personne n’avait besoin d’une sauvageonne comme moi.... non, personne... sauf... certains hommes... »
Dans le lointain, l’oiseau mystérieux lança son bizarre cri moqueur, par trois fois, puis se tut.
« C’était la seule chose de moi dont ils voulaient, alors... je l’ai vendue. Certaines portes paraissent terribles, vues de l’extérieur, mais, une fois qu’on les a franchies, on se demande pourquoi elles faisaient si peur, de l’autre côté. On jette pardessus bord, à la mer, tout ce à quoi on tenait avant, parce que la seule chose qui compte, c’est de maintenir la barque à flot. Et j’ai flotté, ainsi, pendant cinq ans, au-dessus de cette eau clapotante et infecte qu’était ma vie. Ce n’était pas si terrible, quand on parvenait à oublier. L’oniriak m’y aidait. Et puis, j’avais quelques amies, j’aimais rire... »
Elle baissa les yeux vers la main de la vieille femme, semblant la remarquer pour la première fois. Ses doigts fins suivirent les lignes qui en creusaient la paume. Elle eut un de ses rares sourires tristes.
« Une nuit, dans la rue, Raburr m’a trouvée. J’étais ivre morte. Il était en voyage à Tilion. Il m’a regardée, sans me parler. Je me souviens encore de ce regard, à travers le brouillard de l’alcool, ce regard, ce simple regard. Il ne m’a pas parlé. Juste regardée... »
Elle murmurait.
« Il m’a ramenée à Eksibor. Il m’a fait repasser la porte dans l’autre sens. Un jour, je lui ai expliqué ma théorie à propos de la barque, et de l’existence. Et il m’a dit : ‘Tout ce que tu as jeté à la mer, je serai là pour t’aider à le retrouver. Toutes les choses que tu as perdues, nous les repêcherons ensemble, une par une, même si nous devons y passer notre vie. Ton honneur, ta joie, ton espoir, ton estime de toi... »
Elle posa ses mains sur son ventre, en un geste lent et doux.
« Cette nuit, j’ai eu la dernière chose qui me manquait. J’avais fait deux fausses couches autrefois. J’étais trop jeune alors. Cet enfant, celui-ci, je le désirais. Mais il devait être trop lourd pour mon embarcation. Elle a coulé. »
Bredda se sentait le cœur déchiré de tristesse.
« Mais tu parlais d’une prophétie... ? »
« Mon grand-père avait un yahven qui fonctionnait faiblement, par intermittences. Le jour où je suis née, il a eu une de ses rares visions, et a prédit à ma mère que je mourrais jeune, mais que ma mort serait le prix à payer pour deux vies. »
« Deux vies... ? »
Maëdria serra la main de Bredda.
« Vous semblez aller mieux... Je m’inquiétais beaucoup pour vous ces derniers jours. Krysta aussi, et Méthyl, et tous les autres, ils redoutaient le pire... Et puis, finalement...»
La vieille femme se mit à pleurer sans bruit.
« Ce n’est pas juste, pas juste... »
« Séléné seule est juge. » fit Maëdria gravement.
Elle tourna son beau visage vers l’ouest, où descendait le soleil.
« Comme Raburr va me manquer... »
Elle se releva, posa ses mains de chaque côté de la tête de son amie, en essuyant délicatement les larmes avec ses pouces.
« Prenez soin de mon fils, Bredda... Il est beau, je le vois... il sera fort, je le sais. Mais, veillez sur lui. J’ai confiance en vous... »
Elle ferma brièvement les yeux.
« Raburr désirait une fille. ‘En tout, semblable à toi’ disait-il. Il voulait l’appeler Annaeg... Je n’aurai pas su le satisfaire sur ce point... »
La brise dans la clairière était devenue plus forte. Les cheveux blonds de la jeune femme voletaient autour de ses traits purs.
« Rappelez-lui son yahven. Il a le pouvoir de réparer, reconstruire, recoller les fragments de ce qui a été brisé. Qu’il en fasse autant pour sa vie, par amour pour moi... »
« Et ton fils ? »
« Il est né par cette nuit de brouillard, comme une lumière pour nous éclairer : Anrharod... mon enfant... »
Elle se détourna et s’éloigna lentement vers l’orée de la forêt, alors que le crépuscule descendait. Dans le vent qui tournait autour d'elle, elle était pareille à une vision. Bredda voulut la suivre des yeux. Quittant le rocher où elle était assise, elle éprouva une sorte de bref vertige.
Elle se trouvait à nouveau dans la cabine d’Angel. Raburr sanglotait en pressant le corps sans vie de Maëdria dans ses bras. Près d’elle, Krysta la considérait d’un regard anxieux. Elle lui fit un signe rassurant et se releva. Elle ne ressentait pas l’épuisement habituel, consécutif à l’utilisation de son don de guérison. Elle s’avança vers Methyl qui berçait le bébé dans ses bras. Il semblait dormir paisiblement.
« Donnez-le moi »
Le petit garçon était robuste et sain. Lorsque Bredda le prit, il bailla et ouvrit ses yeux bleu saphir pour considérer d'un air songeur la femme qui le tenait.
« Anrharod » murmura-t-elle.
La porte de la cabine s’ouvrit, laissant pénétrer la lumière du matin.
« Nous sommes sortis de l’Hoxgral. Tout danger est à présent écarté. » dit Angel.
Derrière lui, Fandor était entré dans la pièce. Il s’approcha de Bredda, et, très intéressé, contempla l’enfant en dressant les oreilles.
19:53 Publié dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : yaryl, atlantes
29.01.2012
Le dernier des Atlantes (18)
Le chapitre 17, c'est ici
La lueur du jour déclinant, encore perceptible à travers les interstices de la soupente, plongeait la petite cabine dans une atmosphère mystérieuse. La flamme de la bougie projetait des ombres vacillantes sur les poutres et les parois de bois brut. La voix d’Angel s’éleva, profonde et grave comme celle d’un oracle :
« Imrek Klatù narouank. Makropo vaol Beratala bel dansel delbayett. Iavoï Tari axel delguethim beranqué dereguis... »
Les sonorités ne ressemblaient à rien que Yaryl ait jamais entendu, et pourtant il connaissait sept langues. Les accents toniques se déplaçaient au gré des syllabes selon les mots employés, sans règle ni répétitivité apparentes. Les R étaient légèrement roulés. De multiples diphtongues rajoutaient de la musicalité à l’ensemble. Angel ne chantait pas, cependant le tout dégageait, à l’écoute, une fluidité, et même une harmonie, inhabituelles lors de la lecture d’un texte en prose.
Le maître du Goldorin releva les yeux vers le visage attentif du jeune homme et secoua la tête, comme pour s’excuser.
« Je vous demande pardon. Mes occasions de parler le sélénite sont très rares, alors, lorsque j’ai lu les premières lignes, ma langue a fonctionné plus vite que mon esprit. »
Il soupira, passa une main dans ses cheveux.
« La structure du texte écrit tel que vous le voyez sur ce grimoire, en un seul paragraphe compact, ne le laisserait pas deviner à un Terrien, mais il s’agit ici de poésie. Les Sélénites ont des codes très particuliers concernant la scansion, l’organisation des strophes, de la prosodie elle-même, et la mise en page est donc inutile. Voyez-vous, ici, cette spirale tronquée indique la fin d’un vers. Et, là, la prolongation et l’épaississement du îleph terminal montrent que va commencer ce que vous appelleriez... un quatrain, je pense, en langage poétique. »
Devant le regard interrogateur du jeune Atlante, il eut un geste désinvolte de la main :
« Oui, le îleph est l’une des... voyelles, dirons-nous, de l‘alphabet hussir »
Il se racla la gorge :
« Mais tous ces détails techniques doivent être fastidieux. Laissez-moi plutôt traduire... »
« L’alphabet.... ‘hussir’.... ? »
« Ceux de l’Est, qui les premiers eurent l’idée de codifier le... » il s’interrompit, eut un petit rire. « Non ! Souvenez-vous, Yaryl. Vous n’aviez droit qu’à une seule question, vous l’avez déjà posée. Oui, je comprends et parle le sélénite. Je vais traduire votre document. Ce sera là tout ce que vous obtiendrez de moi ce soir. »
Sans qu’il sache vraiment pourquoi, le cœur du jeune Atlante battait à tout rompre dans sa poitrine. Il avait ramassé son médaillon et le tenait serré dans sa main. L’objet brûlant renvoyait des pulsations contre sa paume crispée, comme s’il eut été vivant. Tchaïk s’était perché sur son épaule et il pouvait sentir le dragon haleter légèrement, contre sa chevelure. Paradoxalement, le souffle de l’animal était froid, ce qui était chez lui signe de nervosité.
Angel se recueillit quelques instants, le temps de parcourir à nouveau la totalité du grimoire.
« A première vue, les vers semblent fourmiller de symboles. Difficile de ne pas réinterpréter. Je vais essayer de rester neutre et ne pas trahir l’esprit de la personne qui a écrit ceci. Il y a des rimes aussi, mais bien sûr il m’est impossible de les faire ressortir dans la traduction. Quoi qu’il en soit, essayez de m’écouter comme vous le feriez pour un jandleur, lors d’une soirée de fête, avec la musique en moins. »
Sa voix s’éleva, à nouveau pleine et grave :
Les mondes tourbillonnent
Les astres sont conquis
Tu as laissé ton empreinte
Sur un anneau à quatre perles
Mais d’autres univers existent
Par-delà la lumière
La conquête se poursuit
A travers les étoiles
Cuivre, quatre, quatre, cuivre
Souviens-toi de cela, mon fils
Ce sera là le signal
De la perte de trois perles
La quatrième, préserve-la
Sous un manteau d’oubli
Elle croît et décroît
Sans cesse inaccessible
Là où l’air est ténu
L’être ne pèse plus
Patrie des Seigneurs ailés
Que les yeux ne peuvent toujours percevoir
Cuivre, quatre, quatre, cuivre
La première perle agonise
Sous ses six terres de souffrance
Le peuple de l’espoir vibre
Où se trouve le salut
La main montre la voie
Mais elle est incomplète
Brisée et méprisée.
Préserve la foi en ton cœur
Vénère toujours la vie
Si tu sais plier les choses
Au gré de ta pensée
Cuivre, quatre, quatre, cuivre
Après les ravages écarlates
Le temps s’endormira
Longtemps après s’éveillera
Secoue les chaînes du mal
Ceux sans prolongement
Ont forcé la nature
A étendre le joug brutal
L’ombre sera vaincue
Par la flamme et par l’onde
Par la force des nuées
Et le chant de la Terre.
Cuivre, quatre, quatre, cuivre
L’enfant à naître les unira
Point d’orgue des éléments
Fusion ultime des deux peuples.
Feu liquide, vague brûlante
En eux dorment la vie, la mort
Tu peux figer ton existence
Ou la prolonger à jamais.
Le puits de la vie
Au fond du roc noir
Par-delà les neiges qui ne meurent jamais
Préservera ton corps du temps.
Cuivre, quatre, quatre, cuivre
La chaleur endormie dans la Terre
Au cœur du château de l’espoir
Te figera en deçà de la mort.
Ne mêle pas les deux
Préserve le sort du monde
Car de leur rencontre
Naîtraient malheur et fin de tout.
Les quatre portes, sur l’anneau
Pourront accélérer ta quête
Dans le sens de ta marche
Sans t’en retourner
Cuivre, quatre, quatre, cuivre
Le syrinx est la clé des méandres
A travers les portes, son chant te permettra
De repasser à ta guise
Seul l’enfant élu
A la croisée des éléments
Peut arrêter l’inéluctable
Et restaurer l’ordre initial.
Quatre maîtres qui s’uniront
Pour ressouder le corps du monde
L’enfant les y aidera
Et vaincra le règne du cuivre
Fusion des quatre lignées
Mélange des quatre forces
Signal d’un nouveau départ
Et de la paix retrouvée.
La voix d’Angel avait murmuré la strophe ultime, sa voix s’éteignant presque sur les derniers mots. Le silence retomba. La lueur de la bougie continuait à projeter des ombres fantomatiques au plafond, sur les parois de la pièce, sur le front et les joues de l’homme. Yaryl fut stupéfait de distinguer des larmes briller, fugitivement sous ses paupières. Mais dans la seconde qui suivit, il eut l’impression d’avoir rêvé. Angel repliait le parchemin, le lui tendait, en un geste apparemment dépourvu d’émotion. Son visage avait retrouvé son expression impassible, ses yeux étaient secs.
« Ceci vous appartient. Faites-en bon usage. »
« Qu’est-ce que ce texte peut bien signifier ? »
« Il s’agit d’une sorte de chant, de poème... »
« J’entends bien, mais y a-t-il un message dans tout cela ? »
« C’est bien possible, encore faudrait-il savoir si la personne qui vous a remis ce document voulait vous faire savoir certaines choses, et si ces choses étaient suffisamment importantes pour être cryptées au préalable. »
Droulia ! Le jeune homme avait trouvé le parchemin chez elle, en fouillant la cabane, au coeur des Monts MannWeg après son décès. La vieille avait semblé vouloir lui dire de le prendre, juste avant sa mort. Elle avait aussi prononcé un mot bizarre « Lothlann ». Les évènements de cette triste nuit remontaient lentement, mais avec précision, à la surface des souvenirs de Yaryl.
Angel le dévisageait.
« J’ai pu traduire l’ensemble, mais pour ce qui est d’interpréter un sens caché au cœur des mots, je dois bien vous avouer mon incompétence. Cependant une chose me paraît évidente : je pense que les dessins entourant le texte n’ont pas été ajoutés par hasard, et qu’ils ont certainement un lien avec l’ensemble. Personnellement je reconnais la cathédrale de Tilion, la capitale de Baldor. Le symbole des éclairs et de la Lune m’est inconnu. »
« Et la fontaine, au bas de la page ? »
« Je n’en ai jamais vu de pareille, au cours de mes voyages. »
« Et ces mots qui reviennent sans cesse, comme une mélopée triste : cuivre, quatre, quatre, cuivre... »
« Le cuivre est un métal très utilisé par les Azylantes, ainsi que par les Zylts, d’ailleurs, pour toutes sortes d’instruments de la vie courante. Certains Zylts, lui vouent une sorte de culte un peu superstitieux, lié à sa couleur, paraît-il. Mais je ne sais pas grand-chose à ce sujet. Quant au chiffre quatre, je ne pourrais vous dire. Il peut faire référence à tant de choses : points cardinaux, éléments, saisons, branches d’une croix... Le début du texte parle aussi de quatre perles. Comment savoir ? »
Angel s’interrompit et considéra tout à coup Tchaïk avec surprise. A présent perché sur l’un des tonneaux, le dragon nain avait fermé ses yeux et battait lentement des ailes, en demeurant sur place. Il émettait un « tik tik tik... » ininterrompu et semblait être entré en transes, impression accentuée par la vapeur légère qui sortait de ses narines et flottait autour de lui. Inquiet, Yaryl approcha sa main de l’animal, mais au moment de le toucher, quelque chose retint son mouvement. Il venait de comprendre. Dans la seconde qui suivit, les contours du dragon s’estompèrent et il disparut.
« L’haguyar » murmura Angel.
Le jeune Atlante cilla.
« Ah, vous connaissez cela aussi ? »
L’haguyar était le moment où un dragon nain entrait en sommeil, pour une période variable. La plupart du temps, l’aura d’invisibilité de Tchaïk s’activait à cet instant-là. La durée de repos nécessaire était très changeante, pouvant aller d’une heure à plusieurs jours, ce qui pouvait entraîner certains problèmes. La dernière fois, Tchaïk avait disparu dans un recoin de Neldoreth connu de lui seul, et ni Fandor ni Yaryl n’avaient pu le retrouver. Ils avaient été obligés de gagner sans lui la surface en empruntant la porte magique.
« Les dragons nains sont originaires de Séléné » énonça posément Angel, comme si cette évidence expliquait tout.
Le jeune homme ne posa pas de questions. Tout en demeurant encore mystérieuses, certaines énigmes s’étaient dévoilées, en partie. Apparemment, le Maître du Goldorin avait bien des contacts avec les Sélénites, dont il connaissait le langage, l’écriture. Même la faune de la Lune ne lui était pas étrangère. Peut-être même s’y était-il déjà rendu. Sans parler du fait que l’équation de Zoran ne lui était pas inconnue. Tout cela semblait ouvrir de nouvelles perspectives d’espoir pour les insurgés. La confrérie de Xandor n’était probablement pas un mythe. Peut-être même que l’avance technique des habitants de la Lune pourrait contribuer à combattre l’ennemi.
Mais pourquoi demeuraient-ils sans cesse en retrait, voilés dans le secret, sans jamais se manifester ouvertement ?
Il sentait sous sa main le corps lisse de Tchaïk, réfugié dans la paix du sommeil de son haguyar. Ses ailes repliées autour de lui comme une matrice, enveloppé de son aura d’invisibilité, il paraissait, au toucher, plus petit, et, paradoxalement, plus vulnérable que lorsqu’il était éveillé et se laissait voir par les autres.
« Laissons-le reposer ici » dit Angel. « Personne ne le dérangera en attendant qu’il s’éveille. Je viendrai moi-même collecter nourriture et eau, avec Gulv, et je veillerai à ce qu’il n’y ait pas d’accident. »
Il hésita :
« Il va falloir expliquer aux autres l’arrivée providentielle de ces vivres... Kedryn et Krysta connaissent-ils les pouvoirs de votre médaillon ? »
« Absolument pas. »
« Les provisions vont arriver tellement à pic que tout le monde pensera davantage à manger qu’à se poser des questions sur leur provenance. D’abord. Mais ensuite ? Je suppose que vous n’êtes guère prêt à expliquer les principes de l’équation de Zoran à Oumnia... »
Yaryl haussa les épaules.
« Nous vivons dans un monde où des choses extraordinaires sont notre lot quotidien. Ne serait-ce que ces pouvoirs dont la plupart des Azylantes disposent. Alors, si nous sommes interrogés, c’est entendu, gardons le secret sur ce qui s’est passé ici et mettons cela sur le compte d’un yahven qui m’est propre. Je n’aime pas mentir, mais il ne s’agira que d’un petit mensonge. Après tout, notre but principal est atteint : plus personne à bord ne souffrira de la faim. »
On frappa à la porte. Angel ouvrit. La haute silhouette de Kedryn se dessina dans l’encadrement.
« Arakiel m’a dit que vous étiez ici. Excusez-moi si je vous dérange, mais... capitaine, Gulv vous réclame. »
« Pourquoi ? »
« Voyez par vous-même. »
Yaryl et Angel sortirent sur le pont. Le crépuscule était tombé, cependant la lueur blanchâtre du jour mourant s’attardait, entre de lourdes écharpes de brouillard qui descendaient lentement du zénith, masquant lune et étoiles. Les voiles retombaient, flasques et sans vie. Il n’y avait aucun souffle de vent, mais l’air était devenu glacial, lourd comme de la neige. La brume dense et épaisse contribuait à créer une atmosphère sépulcrale, qui absorbait les sons comme de l’ouate. Par-delà cette muraille blême, l’océan était devenu invisible, pourtant on percevait encore sa présence à cause de clapotements pesants contre les flancs du Goldorin, qui semblaient palpiter comme ceux d’un cheval à l’approche d’un danger. Depuis que le navire avait pénétré cette zone dénuée de souffle et de vie, où ni couleur ni chaleur ne semblaient pouvoir renaître, sa progression ne pouvait être due qu’à la traction des Wuln.
« L’Hoxgral » murmura Angel. « J’espérais que nous pourrions le traverser de jour, mais nous avons dû prendre un peu d’avance sur mes prévisions... »
Il se retourna vers les deux jeunes hommes qui ouvraient de grands yeux, cherchant des signes de vie quelconque à travers la brume.
« C’est une zone très dangereuse, en permanence noyée dans un gel qui absorbe toute forme de lumière. Certains marins prétendent qu’il s’agit là d’un reliquat de la guerre rouge et d’une arme qui aurait été expérimentée à cette époque. D’autres disent que c’est le fruit d’une malédiction. Dans tous les cas, il convient de la traverser avec une vigilance extrême. »
Gulv surgit de la brume, un rictus aux lèvres.
« Capitaine, j’ai fait allumer les flambeaux de proue. »
« Excellente initiative. »
« La nuit va accentuer nos risques de collision avec les bergs. Mais l’un des passagers s’est proposé pour prendre poste, dans le hunier, depuis quelques minutes. Il dit qu’il peut anticiper cela avec son yahven. »
« Il doit s’agir de Malvyn » souffla Kedryn. Comme pour lui donner raison, dans la seconde qui suivit, un sifflement jaillit du haut du mat et la voix du jeune homme retentit, étrangement assourdie à travers l’épaisse muraille de brume :
« Berg à bâbord ! »
Sur le pont, les quatre hommes se retournèrent. Avec une soudaineté qui aurait pu paraître encore plus terrible sans l’avertissement de Malvyn, une masse de glace immense, fantomatique, venait d’apparaître à une vingtaine de mètres dans la direction indiquée. Ils sentirent le souffle glacial qu’elle exhalait, avant de la distinguer confusément, par une trouée dans le brouillard. Immédiatement, trois matelots se précipitèrent pour garnir la rambarde de ce côté-là, armés de boudins de cordages et de gaffes pour tenter d’éviter une collision mortelle.
Gulv considérait Angel, une expression indéchiffrable sur son visage froid.
« Nous allons encore avoir besoin de bras » fit-il d’un ton net. « Nous venons à peine de pénétrer dans l’Hoxgral. Les Wuln continuent à nous propulser, heureusement, mais ils progressent lentement dans ces eaux mortes. Nous ne serons pas sortis avant une heure au moins, et d’autres bergs peuvent surgir sans crier gare. »
« Je vais chercher les autres covils », fit immédiatement Kedryn. Sans attendre de réponse de la part d’Angel, il se détourna et avança à pas rapides mais prudents dans la direction de l’écoutille qui donnait accès aux profondeurs du bateau. Il connaissait le pont et ses obstacles pour l’avoir maintes fois parcouru depuis le jour où ils avaient embarqué, mais la visibilité semblait avoir encore diminué depuis quelques instants. Dans l’humidité blanchâtre dont l’air semblait saturé, ses bottes dérapèrent plusieurs fois sur les planches avant qu’il ne puisse se pencher vers l’ouverture et appeler les autres hommes. Sagrenor, Arakiel, Oron, Theleryn et Raburr gravirent un à un les marches de bois, une expression interrogative sur le visage. Kedryn les mit au courant en quelques phrases concises. Frissonnants de froid, mais sans tergiverser, ils se dirigèrent à leur tour vers le gaillard d’avant. Le jeune homme allait leur emboiter le pas lorsqu’il vit surgir une lueur dans la direction opposée. En quelques secondes, Krysta fut auprès de lui. Elle avait utilisé cette capacité si particulière de souffler du feu par sa bouche pour pouvoir s’éclairer dans sa progression. Elle agrippa le bras de son frère. Il se préparait à lui expliquer la provenance du brouillard et à lui prodiguer des paroles rassurantes, mais elle l’interrompit dès les premiers mots :
« Où est Raburr ? »
« Il est parti avec les autres pour aider les marins à éviter une collision avec les bergs... »
« Il faut le rappeler. Maëdria le réclame »
« Mais ce n’est vraiment pas le... » Kedryn s’interrompit. A l’expression grave qu’il lisait sur le visage de sa sœur, il avait compris.
« Elle vient de perdre les eaux, et l’enfant se présente mal... » souffla Krysta.
Trouant le silence fantomatique dans la blancheur de la nuit, un long hurlement de femme retentit, en provenance des appartements du capitaine.
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