18.04.2012

Début des vacances, ou : le malheur, le vrai

On a beau dire, les malheurs des autres font relativiser les nôtres propres...

 

Vendredi 6 avril. Dernier jour de cours, je finis à midi trente. Tout guilleret, je me rends en salle des profs à 10 heures. Catherine, une prof de français, est là. Je lui demande si elle va aller quelque part en vacances.

« Oh non », me répond-elle, « je dois m’occuper de ma mère, qui a 84 ans, hospitalisée et très malade. »

Elle m’explique que tout a commencé par une détection d’un cancer du sein en juin, traité efficacement sur le coup, mais qui a dégénéré et métastasé (quel mot horrible) au foie, aux poumons, et même au cerveau. Elle souffre beaucoup. J’écoute, attentif, compatissant et un peu tremblant. C’est une histoire que je connais, mais heureusement, dans l’autre histoire, on pouvait biffer les mentions « hospitalisée » et « souffre beaucoup ». Ca me soulage terriblement, quand j’y repense.

J’espère que cela t’aura soulagée aussi, Maman. Car après tout, c’était ton histoire bien plus que la mienne. J’en suis témoin aujourd’hui, mais je n’étais qu’un figurant, alors.

 

J’embrasse Catherine et lui prodigue de bêtes paroles encourageantes qui ne servent à rien, puis je filme en salle 427 pour mes deux heures de cours en BTS.

 

A l’entrée, Emily m’attend. C’est une toute petite souris discrète, Emily, menue et timide, on ne l’entend jamais en cours. Elle me fait signe, veut me dire quelque chose. Elle a les larmes aux yeux, diantre, que se passe-t-il ? Je la suis dans le couloir, loin des regards curieux des autres étudiants : « Monsieur, je ne voulais pas venir aujourd’hui, mais je suis venue à votre cours pour me changer les idées » (Ah bon... ? Ca fait partie des attributions du prof, ça, changer les idées... ?) Mais elle enchaîne : « J’ai un cousin de 19 ans dont j’étais très proche et dont je viens d’apprendre qu’il est condamné. Il se bat contre le cancer depuis 3 ans et là on vient de s’apercevoir que plus aucun traitement ne fonctionnera... ». Horreur. Bon, je la calme comme je peux, l’assure de mon soutien, lui prodigue d’encourageantes paroles bêtes qui lui sont encore moins utiles qu’à Catherine, et j’enchaîne sur mon cours.

 

Midi trente, cours terminé, Emily a tenu le coup, tout le monde s’enfuit. Je me dirige vers le parking où je croise Frank. C’est un prof super sympa qui se déplace en fauteuil roulant (il a eu, je crois, la polio quand il était gamin). J’avais déjà eu l’occasion de parler de lui il y a longtemps dans mon blog. Bref, je lui demande des nouvelles de son frère, qui avait eu un accident à la fin de l’été. Il était tombé d’une échelle en bricolant, brisant sa jambe en plusieurs endroits.

Eh bien, le frère de Frank ne remarche toujours pas, parce que les os refusent de se ressouder, et qu’il faut attendre (« ça reste de la guimauve » me dit Franck). Et il est en arrêt-maladie, évidemment.

Et son boulot, c’est cuisinier. Difficile de pratiquer cela assis.

Et il a deux enfants.

Et il est divorcé.

Alors, Frank prend quelquefois ses neveux chez lui, ou les amène chez leurs grands-parents, à Marseille, quand il le peut.

« Mais, au moins, l’aspect positif des choses, c’est que je suis super-qualifié pour lui expliquer comment être efficace en fauteuil roulant » me dit Frank, gaiement. C’est un mec plein d’humour, et toujours de bonne humeur.

 

Je lui prodigue d’encourabêtes paroles gentes, dont il a encore moins à faire que Catherine ou Emily. Lui a une force morale (apparente en tout cas) bien supérieure à la mienne, dans l’adversité. Je monte dans ma voiture, et je m’éloigne de tout ça. Je suis en vacances.

 

Apprendre à faire la différence entre les emmerdes, et le malheur. Ca n’a rien à voir.

 

Et puis, une pensée affreuse : une fois qu’on sait reconnaît le vrai visage du malheur, il a valeur d’exorcisme, ou de catharsis, comme on veut, par la suite.

 

J’apprends, j’écoute.

14.12.2011

Mésaventures d'un prof pressé

En ce moment, Lancelot turbine au lycée et essaie d’en faire le maximum question boulot AVANT les vacances, pour pouvoir se reposer et en faire le minimum PENDANT les vacances. Quant à APRES les vacances, c’est un espace-temps qui n’existe même pas.

 

Alors je corrige à tour de bras des paquets de copies pour ne pas me laisser déborder par la marée. Mais ces bestioles-là, c’est comme les rats : à peine en a-t-on achevé un, qu’on en voit surgir dix derrière, comme par enchantement. Peu importe : pendant que la vague suivante d’élèves planche en classe, je corrige, rageusement, « en apnée » comme dit une copine à moi ! On finira bien par en voir le bout ! La seule, l’unique chose à éviter, c’est l’horreur du 2 janvier avec six paquets non faits qui attendraient sagement et imperturbablement, sur le bureau. Ca, c’est trop horrible. Faut anticiper.

 

Alors aujourd’hui, je sors de mon cours de terminale Z, tout heureux de leur avoir rendu un GROS devoir qu’ils ont fait la semaine dernière. Toujours ça en moins à faire. Et puis, pour demain j’ai les sujets d’autres tests tout prêts, mitonnés amoureusement par moi la veille. Faut les photocopier. Avant de rentrer à la maison, où je m’attellerai à corriger le paquet des secondes W, j’ai un moment de libre, il n’y a personne dans la salle des photocopieuses. Chouette. Je lance l’impression du test des terminales Q, ça ronronne allègrement pour les dix premières feuilles, et puis, pôf, bourrage. C’était trop beau. Bon, pas grave, j’ai l’habitude. J’ouvre donc la porte avant de la photocopieuse pour extirper la feuille coincée, et là...

 

...et là, la cartouche de toner mal fixée me tombe sur les chaussures, en empestant merveilleusement tout le carrelage alentour... On se serait cru à Tchernobyl juste après la fission du réacteur...

Bien sûr, les environs étaient déserts et il n’y avait aucun Prince Charmant pour m’assister en cet instant de douloureuse solitude...

« Lancelot, bougre d’âne, ne vois-tu rien venir ? »

« Je ne vois que la photocopieuse qui merdoie et le toner qui poudroie... »

 

Mouvement numéro 1 : andante ! Partir à la recherche d’un balai et d’une pelle. Le local des agents de service est désert, et fermé à clé, bien évidemment.

Mouvement numéro 2 : allegro ma non troppo : à l’accueil on me déniche du matos et on me promet de prévenir une femme de ménage, quand l’une d’elles pointera le bout de son nez.

Mouvement numéro 3 : fortissimo ! je balaie le toner, c’est gras, gluant, ça cochonne encore plus le sol, et j’ai toutes les peines du monde à éviter de salir mes vêtements. Mes mains, faut pas y penser, je ressemble au petit ramoneur.

Mouvement numéro 4 : piano : je change de photocopieuse en me retenant de bourrer la première de coups de pieds et je reprends ma série de copies. J’ai perdu une bonne demi-heure avec toutes ces conneries, et il va sans dire que selon ma bonne habitude j’ai braillé, vitupéré, fulminé, tempêté, et lancé mes foudres contre le toner maudit, et surtout sa cartouche de chiottes.

 

Mais bon, je finis tout ça et je remets un sourire léger sur mon charmant visage pour me diriger vers la porte : à la maison ! Le paquet des secondes m’attend. Las ! Sur le seuil de la salle, je vois une jeune étudiante perdue, trahissant tous les symptômes d’une nervosité extrême. Elle n’est pas gâtée par la nature, la pauvrette. Elle est presque aussi grande que moi en hauteur. Quand à la largeur, son jeans semble prêt à craquer. Mais écoutez donc mon histoire, avant de plisser le nez devant vos écrans et de vous dire que je suis un affreux moqueur ! En général, les élèves à la porte de la salle des profs, ça veut dire qu’ils veulent déposer un devoir dans un casier. N’écoutant que mon bon cœur et ma serviabilité naturelle, je lui demande si je pourrais l’aider.

 

« Euh, oui, sauriez-vous si en ce moment dans la salle des profs il y a un prof d’anglais ? »

« ........ un prof d’anglais, lequel... ? Qui est votre professeur ? »

« Euh en fait c’est n’importe lequel, peu importe, mon professeur est absent ce matin et je devais faire un exposé dans une autre classe, alors je devais corriger ma préparation avec elle, mais comme elle n’est pas là je cherche... un prof d’anglais, quoi... »

Long silence. Enfin, je me décide :

« Ben je suis prof d’anglais mais je me préparais à partir... »

« Oh ça ne prendrait pas beaucoup de temps vous savez, et puis c’est important cet exposé pour moi... »

 

photocopieuse.jpgPffffffou. Quitte à m’occuper d’un inconnu grand comme moi avec un jean bien rembourré (enfin, là où il faut), j’eusse préféré que ce fût un garçon... Mais ce matin, le ciel ne m’était pas favorable. D’abord la photocopieuse, après, la chieuse.

 

« Bon allez, montrez-moi ça... On va essayer de faire vite. »

 

Elle avait fait un petit topo sur l’Australie et Sydney. Ca tenait à peu près la route, sauf qu’elle avait fait sauter tous les pluriels là où il en fallait. Je lui ai rajouté les S qui manquaient, et lui ai souhaité bonne chance. Mais ça a dû la galvaniser, parce qu’elle m’a poursuivi jusqu’au parking. « Attendez, je voulais encore vous demander ! Comment on dit « Kangourou » ? Comment on dit « diable de Tasmanie » ???? Attendez !!! »

 

Enfin, je m’en suis dépêtré.

 

Et je suis rentré pour corriger mes copies de secondes, comme un brave tâcheron que je suis. Par parenthèse, il est curieux de constater que la satisfaction du travail accompli contribue grandement à améliorer le moral, en période d’adversité.

 

Enfin, « période d’adversité », n’exagérons rien non plus. Juste une petite matinée, dans la vie d’un petit prof.

 

kangourou.jpg

04.12.2011

Et y en a qui se plaignent de la misogynie de la langue française !

L'autre soir, conseil de classe des Terminales X3.

 

Appréciation sur un bulletin : « Elève un peu trop dilettante »

 

L’un des délégués élèves se tourne vers moi et me souffle, timide : « Ca veut dire quoi, dilettante ? »

 

« Euh ! Ben ça veut dire qu’une fois il veut bien travailler, une fois il ne veut pas. Il n’est pas assez régulièrement impliqué dans son travail. On a l’impression qu’il vient en ayant la tête ailleurs, que tout ça importe peu, pour lui. En gros c’est ça, ‘dilettante’. »

 

Mais je sens que mon explication ne lui convient pas. Toujours en aparté, le prof d’histoire-géo, assis près de moi, vient à la rescousse :

 

« Dilettante ça veut dire ‘touriste en cours’, si tu préfères.. »

 

Ah, là il comprend mieux, le délégué. Mais il y a encore un truc qui le gêne.

 

« Pourtant, on parle d’un garçon... ? »

 

« Ben oui, et alors ? »

 

« Alors pourquoi ils ont mis un E à l’adjectif ? »

 

Le prof d’histoire-géo et moi, on s’est bidonnés dix bonnes minutes, avec ça. En aparté, toujours. Solennité du conseil oblige.

 

'Dilettant' ? Et 'dilé-oncle', alors ?

 

Vous noterez, c'est curieux, mais le mot "touriste" pose le même problème du E. Et "Je m'en foutiste", aussi ! Et "inerte" ! Et "apathique" ! Et "mollasse", alouette, gentille alouette ! De là à en déduire que le manque d'implication et la superficialité dans le travail sont typiquement féminines, il n'y a qu'un pas !

 

6836922-femme-furieuse-hurlant-et-d-chirant-les-cheveux-tout-en-utilisant-un-ordinateur-portable.jpg