29.01.2012

Le dernier des Atlantes (18)

Le chapitre 17, c'est ici

 

La lueur du jour déclinant, encore perceptible à travers les interstices de la soupente, plongeait la petite cabine dans une atmosphère mystérieuse. La flamme de la bougie projetait des ombres vacillantes sur les poutres et les parois de bois brut. La voix d’Angel s’éleva, profonde et grave comme celle d’un oracle :

 

« Imrek Klatù narouank. Makropo vaol Beratala bel dansel  delbayett. Iavoï Tari axel delguethim beranqué dereguis... »

 

Les sonorités ne ressemblaient à rien que Yaryl ait jamais entendu, et pourtant il connaissait sept langues. Les accents toniques se déplaçaient au gré des syllabes selon les mots employés, sans règle ni répétitivité apparentes. Les R étaient légèrement roulés. De multiples diphtongues rajoutaient de la musicalité à l’ensemble. Angel ne chantait pas, cependant le tout dégageait, à l’écoute, une fluidité, et même une harmonie, inhabituelles lors de la lecture d’un texte en prose.

 

Le maître du Goldorin releva les yeux vers le visage attentif du jeune homme et secoua la tête, comme pour s’excuser.

 

« Je vous demande pardon. Mes occasions de parler le sélénite sont très rares, alors, lorsque j’ai lu les premières lignes, ma langue a fonctionné plus vite que mon esprit. »

 

Il soupira, passa une main dans ses cheveux.

 

« La structure du texte écrit tel que vous le voyez sur ce grimoire, en un seul paragraphe compact, ne le laisserait pas deviner à un Terrien, mais il s’agit ici de poésie. Les Sélénites ont des codes très particuliers concernant la scansion, l’organisation des strophes, de la prosodie elle-même, et la mise en page est donc inutile. Voyez-vous, ici, cette spirale tronquée indique la fin d’un vers. Et, là, la prolongation et l’épaississement du îleph terminal montrent que va commencer ce que vous appelleriez... un quatrain, je pense, en langage poétique. »

 

Devant le regard interrogateur du jeune Atlante, il eut un geste désinvolte de la main :

 

« Oui, le îleph est l’une des... voyelles, dirons-nous, de l‘alphabet hussir »

 

Il se racla la gorge :

 

« Mais tous ces détails techniques doivent être fastidieux. Laissez-moi plutôt traduire... »

 

« L’alphabet.... ‘hussir’.... ? »

 

« Ceux de l’Est, qui les premiers eurent l’idée de codifier le... » il s’interrompit, eut un petit rire. « Non ! Souvenez-vous, Yaryl. Vous n’aviez droit qu’à une seule question, vous l’avez déjà posée. Oui, je comprends et parle le sélénite. Je vais traduire votre document. Ce sera là tout ce que vous obtiendrez de moi ce soir. »

 

Sans qu’il sache vraiment pourquoi, le cœur du jeune Atlante battait à tout rompre dans sa poitrine. Il avait ramassé son médaillon et le tenait serré dans sa main. L’objet brûlant renvoyait des pulsations contre sa paume crispée, comme s’il eut été vivant. Tchaïk s’était perché sur son épaule et il pouvait sentir le dragon haleter légèrement, contre sa chevelure. Paradoxalement, le souffle de l’animal était froid, ce qui était chez lui signe de nervosité.

 

Angel se recueillit quelques instants, le temps de parcourir à nouveau la totalité du grimoire.

 

« A première vue, les vers semblent fourmiller de symboles. Difficile de ne pas réinterpréter. Je vais essayer de rester neutre et ne pas trahir l’esprit de la personne qui a écrit ceci. Il y a des rimes aussi, mais bien sûr il m’est impossible de les faire ressortir dans la traduction. Quoi qu’il en soit, essayez de m’écouter comme vous le feriez pour un jandleur, lors d’une soirée de fête, avec la musique en moins. »

 

Sa voix s’éleva, à nouveau pleine et grave :

 

Les mondes tourbillonnent

Les astres sont conquis

Tu as laissé ton empreinte

Sur un anneau à quatre perles

 

Mais d’autres univers existent

Par-delà la lumière

La conquête se poursuit

A travers les étoiles

 

Cuivre, quatre, quatre, cuivre

Souviens-toi de cela, mon fils

Ce sera là le signal

De la perte de trois perles

 

La quatrième, préserve-la

Sous un manteau d’oubli

Elle croît et décroît

Sans cesse inaccessible

 

Là où l’air est ténu

L’être ne pèse plus

Patrie des Seigneurs ailés

Que les yeux ne peuvent toujours percevoir

 

Cuivre, quatre, quatre, cuivre

La première perle agonise

Sous ses six terres de souffrance

Le peuple de l’espoir vibre

 

Où se trouve le salut

La main montre la voie

Mais elle est incomplète

Brisée et méprisée.

 

Préserve la foi en  ton cœur

Vénère toujours la vie

Si tu sais plier les choses

Au gré de ta pensée

 

Cuivre, quatre, quatre, cuivre

Après les ravages écarlates

Le temps s’endormira

Longtemps après s’éveillera

 

Secoue les chaînes du mal

Ceux sans prolongement

Ont forcé la nature

A étendre le joug brutal

 

L’ombre sera vaincue

Par la flamme et par l’onde

Par la force des nuées

Et le chant de la Terre.

 

Cuivre, quatre, quatre, cuivre

L’enfant à naître les unira

Point d’orgue des éléments

Fusion ultime des deux peuples.

 

Feu liquide, vague brûlante

En eux dorment la vie, la mort

Tu peux figer ton existence

Ou la prolonger à jamais.

 

Le puits de la vie

Au fond du roc noir

Par-delà les neiges qui ne meurent jamais

Préservera ton corps du temps.

 

Cuivre, quatre, quatre, cuivre

La chaleur endormie dans la Terre

Au cœur du château de l’espoir

Te figera en deçà de la mort.

 

Ne mêle pas les deux

Préserve le sort du monde

Car de leur rencontre

Naîtraient malheur et fin de tout.

 

Les quatre portes, sur l’anneau

Pourront accélérer ta quête

Dans le sens de ta marche

Sans t’en retourner

 

Cuivre, quatre, quatre, cuivre

Le syrinx est la clé des méandres

A travers les portes, son chant te permettra

De repasser à ta guise

 

Seul l’enfant élu

A la croisée des éléments

Peut arrêter l’inéluctable

Et restaurer l’ordre initial.

 

Quatre maîtres qui s’uniront

Pour ressouder le corps du monde

L’enfant les y aidera

Et vaincra le règne du cuivre

 

Fusion des quatre lignées

Mélange des quatre forces

Signal d’un nouveau départ

Et de la paix retrouvée.

 

 

 

La voix d’Angel avait murmuré la strophe ultime, sa voix s’éteignant presque sur les derniers mots. Le silence retomba. La lueur de la bougie continuait à projeter des ombres fantomatiques au plafond, sur les parois de la pièce, sur le front et les joues de l’homme. Yaryl fut stupéfait de distinguer des larmes briller, fugitivement sous ses paupières. Mais dans la seconde qui suivit, il eut l’impression d’avoir rêvé. Angel repliait le parchemin, le lui tendait, en un geste apparemment dépourvu d’émotion. Son visage avait retrouvé son expression impassible, ses yeux étaient secs.

 

« Ceci vous appartient. Faites-en bon usage. »

 

« Qu’est-ce que ce texte peut bien signifier ? »

 

« Il s’agit d’une sorte de chant, de poème... »

 

« J’entends bien, mais y a-t-il un message dans tout cela ? »

 

« C’est bien possible, encore faudrait-il savoir si la personne qui vous a remis ce document voulait vous faire savoir certaines choses, et si ces choses étaient suffisamment importantes pour être cryptées au préalable. »

 

Droulia ! Le jeune homme avait trouvé le parchemin chez elle, en fouillant la cabane, au coeur des Monts MannWeg après son décès. La vieille avait semblé vouloir lui dire de le prendre, juste avant sa mort. Elle avait aussi prononcé un mot bizarre « Lothlann ». Les évènements de cette triste nuit remontaient lentement, mais avec précision, à la surface des souvenirs de Yaryl.

 

Angel le dévisageait.

 

« J’ai pu traduire l’ensemble, mais pour ce qui est d’interpréter un sens caché au cœur des mots, je dois bien vous avouer mon incompétence. Cependant une chose me paraît évidente : je pense que les dessins entourant le texte n’ont pas été ajoutés par hasard, et qu’ils ont certainement un lien avec l’ensemble. Personnellement je reconnais la cathédrale de Tilion, la capitale de Baldor. Le symbole des éclairs et de la Lune m’est inconnu. »

 

« Et la fontaine, au bas de la page ? »

 

« Je n’en ai jamais vu de pareille, au cours de mes voyages. »

 

« Et ces mots qui reviennent sans cesse, comme une mélopée triste : cuivre, quatre, quatre, cuivre... »

 

« Le cuivre est un métal très utilisé par les Azylantes, ainsi que par les Zylts, d’ailleurs, pour toutes sortes d’instruments de la vie courante. Certains Zylts, lui vouent une sorte de culte un peu superstitieux, lié à sa couleur, paraît-il. Mais je ne sais pas grand-chose à ce sujet. Quant au chiffre quatre, je ne pourrais vous dire. Il peut faire référence à tant de choses : points cardinaux, éléments, saisons, branches d’une croix... Le début du texte parle aussi de quatre perles. Comment savoir ? »

 

Angel s’interrompit et considéra tout à coup Tchaïk avec surprise. A présent perché sur l’un des tonneaux, le dragon nain avait fermé ses yeux et battait lentement des ailes, en demeurant sur place. Il émettait un « tik tik tik... » ininterrompu et semblait être entré en transes, impression accentuée par la vapeur légère qui sortait de ses narines et flottait autour de lui. Inquiet, Yaryl approcha sa main de l’animal, mais au moment de le toucher, quelque chose retint son mouvement. Il venait de comprendre. Dans la seconde qui suivit, les contours du dragon s’estompèrent et il disparut.

 

« L’haguyar » murmura Angel.

 

Le jeune Atlante cilla.

 

« Ah, vous connaissez cela aussi ? »

 

L’haguyar était le moment où un dragon nain entrait en sommeil, pour une période variable. La plupart du temps, l’aura d’invisibilité de Tchaïk s’activait à cet instant-là. La durée de repos nécessaire était très changeante, pouvant aller d’une heure à plusieurs jours, ce qui pouvait entraîner certains problèmes. La dernière fois, Tchaïk avait disparu dans un recoin de Neldoreth connu de lui seul, et ni Fandor ni Yaryl n’avaient pu le retrouver. Ils avaient été obligés de gagner sans lui la surface en empruntant la porte magique.

 

« Les dragons nains sont originaires de Séléné » énonça posément Angel, comme si cette évidence expliquait tout.

 

Le jeune homme ne posa pas de questions. Tout en demeurant encore mystérieuses, certaines énigmes s’étaient dévoilées, en partie. Apparemment, le Maître du Goldorin avait bien des contacts avec les Sélénites, dont il connaissait le langage, l’écriture. Même la faune de la Lune ne lui était pas étrangère. Peut-être même s’y était-il déjà rendu. Sans parler du fait que l’équation de Zoran ne lui était pas inconnue.  Tout cela semblait ouvrir de nouvelles perspectives d’espoir pour les insurgés. La confrérie de Xandor n’était probablement pas un mythe. Peut-être même que l’avance technique des habitants de la Lune pourrait contribuer à combattre l’ennemi.

 

Mais pourquoi demeuraient-ils sans cesse en retrait, voilés dans le secret, sans jamais se manifester ouvertement ?

 

Il sentait sous sa main le corps lisse de Tchaïk, réfugié dans la paix du sommeil de son haguyar. Ses ailes repliées autour de lui comme une matrice, enveloppé de son aura d’invisibilité, il paraissait, au toucher, plus petit, et, paradoxalement, plus vulnérable que lorsqu’il était éveillé et se laissait voir par les autres.

 

« Laissons-le reposer ici » dit Angel. « Personne ne le dérangera en attendant qu’il s’éveille. Je viendrai moi-même collecter nourriture et eau, avec Gulv, et je veillerai à ce qu’il n’y ait pas d’accident. »

 

Il hésita :

 

« Il va falloir expliquer aux autres l’arrivée providentielle de ces vivres... Kedryn et Krysta connaissent-ils les pouvoirs de votre médaillon ? »

 

« Absolument pas. »

 

« Les provisions vont arriver tellement à pic que tout le monde pensera davantage à manger qu’à se poser des questions sur leur provenance. D’abord. Mais ensuite ? Je suppose que vous n’êtes guère prêt à expliquer les principes de l’équation de Zoran à Oumnia... »

 

Yaryl haussa les épaules.

 

« Nous vivons dans un monde où des choses extraordinaires sont notre lot quotidien. Ne serait-ce que ces pouvoirs dont la plupart des Azylantes disposent. Alors, si nous sommes interrogés, c’est entendu, gardons le secret sur  ce qui s’est passé ici et mettons cela sur le compte d’un yahven qui m’est propre. Je n’aime pas mentir, mais il ne s’agira que d’un petit mensonge. Après tout, notre but principal est atteint : plus personne à bord ne souffrira de la faim. »

 

On frappa à la porte. Angel ouvrit. La haute silhouette de Kedryn se dessina dans l’encadrement.

 

« Arakiel m’a dit que vous étiez ici. Excusez-moi si je vous dérange, mais... capitaine, Gulv vous réclame. »

 

« Pourquoi ? »

 

« Voyez par vous-même. »

 

Yaryl et Angel sortirent sur le pont. Le crépuscule était tombé, cependant la lueur blanchâtre du jour mourant s’attardait, entre de lourdes écharpes de brouillard qui descendaient lentement du zénith, masquant lune et étoiles. Les voiles retombaient, flasques et sans vie. Il n’y avait aucun souffle de vent, mais l’air était devenu glacial, lourd comme de la neige. La brume dense et épaisse contribuait à créer une atmosphère sépulcrale, qui absorbait les sons comme de l’ouate. Par-delà cette muraille blême, l’océan était devenu invisible, pourtant on percevait encore sa présence à cause de clapotements pesants contre les flancs du Goldorin, qui semblaient palpiter comme ceux d’un cheval à l’approche d’un danger. Depuis que le navire avait pénétré cette zone dénuée de souffle et de vie, où ni couleur ni chaleur ne semblaient pouvoir renaître, sa progression ne pouvait être due qu’à la traction des Wuln.  

 

« L’Hoxgral » murmura Angel. « J’espérais que nous pourrions le traverser de jour, mais nous avons dû prendre un peu d’avance sur mes prévisions... »

 

Il se retourna vers les deux jeunes hommes qui ouvraient de grands yeux, cherchant des signes de vie quelconque à travers la brume.

 

« C’est une zone très dangereuse, en permanence noyée dans un gel qui absorbe toute forme de lumière. Certains marins prétendent qu’il s’agit là d’un reliquat de la guerre rouge et d’une arme qui aurait été expérimentée à cette époque. D’autres disent que c’est le fruit d’une malédiction. Dans tous les cas, il convient de la traverser avec une vigilance extrême. »

 

Gulv surgit de la brume, un rictus aux lèvres.

 

« Capitaine, j’ai fait allumer les flambeaux de proue. »

 

« Excellente initiative. »

 

« La nuit va accentuer nos risques de collision avec les bergs. Mais l’un des passagers s’est proposé pour prendre poste, dans le hunier, depuis quelques minutes. Il dit qu’il peut anticiper cela avec son yahven. »

 

« Il doit s’agir de Malvyn » souffla Kedryn. Comme pour lui donner raison, dans la seconde qui suivit, un sifflement jaillit du haut du mat et la voix du jeune homme retentit, étrangement assourdie à travers l’épaisse muraille de brume :

 

« Berg à bâbord ! »

 

Sur le pont, les quatre hommes se retournèrent. Avec une soudaineté qui aurait pu paraître encore plus terrible sans l’avertissement de Malvyn, une masse de glace immense, fantomatique, venait d’apparaître à une vingtaine de mètres dans la direction indiquée. Ils sentirent le souffle glacial qu’elle exhalait, avant de la distinguer confusément, par une trouée dans le brouillard. Immédiatement, trois matelots se précipitèrent pour garnir la rambarde de ce côté-là, armés de boudins de cordages et de gaffes pour tenter d’éviter une collision mortelle.

 

Gulv considérait Angel, une expression indéchiffrable sur son visage froid.

 

« Nous allons encore avoir besoin de bras » fit-il d’un ton net. « Nous venons à peine de pénétrer dans l’Hoxgral. Les Wuln continuent à nous propulser, heureusement, mais ils progressent lentement dans ces eaux mortes. Nous ne serons pas sortis avant une heure au moins, et d’autres bergs peuvent surgir sans crier gare. »

 

« Je vais chercher les autres covils », fit immédiatement Kedryn. Sans attendre de réponse de la part d’Angel, il se détourna et avança à pas rapides mais prudents dans la direction de l’écoutille qui donnait accès aux profondeurs du bateau. Il connaissait le pont et ses obstacles pour l’avoir maintes fois parcouru depuis le jour où ils avaient embarqué, mais la visibilité semblait avoir encore diminué depuis quelques instants. Dans l’humidité blanchâtre dont l’air semblait saturé, ses bottes dérapèrent plusieurs fois sur les planches avant qu’il ne puisse se pencher vers l’ouverture et appeler les autres hommes. Sagrenor, Arakiel, Oron, Theleryn et Raburr gravirent un à un les marches de bois, une expression interrogative sur le visage. Kedryn les mit au courant en quelques phrases concises. Frissonnants de froid, mais sans tergiverser, ils se dirigèrent à leur tour vers le gaillard d’avant. Le jeune homme allait leur emboiter le pas lorsqu’il vit surgir une lueur dans la direction opposée. En quelques secondes, Krysta fut auprès de lui. Elle avait utilisé cette capacité si particulière de souffler du feu par sa bouche pour pouvoir s’éclairer dans sa progression. Elle agrippa le bras de son frère. Il se préparait à lui expliquer la provenance du brouillard et à lui prodiguer des paroles rassurantes, mais elle l’interrompit dès les premiers mots :

 

« Où est Raburr ? »

 

« Il est parti avec les autres pour aider les marins à éviter une collision avec les bergs... »

 

« Il faut le rappeler. Maëdria le réclame »

 

« Mais ce n’est vraiment pas le... » Kedryn s’interrompit. A l’expression grave qu’il lisait sur le visage de sa sœur, il avait compris.

 

« Elle vient de perdre les eaux, et l’enfant se présente mal... » souffla Krysta.

 

Trouant le silence fantomatique dans la blancheur de la nuit, un long hurlement de femme retentit, en provenance des appartements du capitaine.

28.01.2012

Le Clown et l'Ombre

Le Clown : Alors, ce soir, je suis assis devant les gradins vides. Les spectateurs ont déserté.    Le cirque est dépeuplé. Ma voix résonne seule dans l’arène. Pas de spectacle, pas de cabrioles, pas de rires. Pas de tragédie non plus, pas d’émotions. Rien, sauf mon murmure sans relief, sans écho. Seul dans le cercle de lumière. Je n’ai même pas pris la peine d’éteindre les projecteurs, tant pis pour les économies d’électricité. On verra ça une autre fois. Tant pis aussi pour la recette de la journée, on pourra vivre sans. D’ailleurs, je n’ai pas vraiment l’intention d’utiliser le contenu du tiroir-caisse pour me payer un restaurant. Ni même un sandwich. Je n’ai pas faim. Juste soif. De mots, de paroles. Les miens, ceux des autres ? Je sais même plus. J’ai trop pris l’habitude, ici, de confondre mes paroles avec celles des autres. De mélanger mes plaisanteries avec les rires des spectateurs. De faire miennes les émotions du public. De les attendre pour savoir ce que je devrais ressentir. Et, à force, je ne sais plus bien si je suis un clown, ou un reflet. Le reflet de ce que j’aurai donné aux spectateurs, et qu’ils m’auront renvoyé, et que j’aurai renvoyé à mon tour, en croyant être sincère, mais en oubliant qu’à chacune des passes, on perd un peu de son authenticité, on rajoute un peu de théâtralité. C’est infime, à chaque fois, mais, à la longue, on finit par se transformer en quelqu’un d’autre. En quelque chose de différent. Pas forcément plus moche, ou moins intéressant. Mais décalé.

 

L’Ombre : J’ai pas tout compris, sauf que tu as tort de ne pas manger, tu devrais avoir faim.

 

Le Clown : Tais-toi, je sais bien que toi aussi tu n’es qu’un reflet de ce que je projette, de ce que je voudrais. Un phantasme que je me forge pour oublier mon envie de foutre le feu au cirque.

 

L’Ombre : Je peux me taire, mais je suis là. Et je resterai, quoi que tu fasses. On ne brûle pas une ombre.

 

Le Clown : C’est moi que je voudrais brûler, surtout. Faire disparaître les murs pour qu’ils n’enferment plus ce vide ignoble. Que tout s’échappe en fumée, dans un brasier.

 

L’Ombre : Qué brasier ? Cesse de dire des conneries. Tu ferais mieux de sortir d’ici, d’aller manger chez des amis. C’est d’ailleurs ce que tu as prévu ce soir, non ? Il faut arrêter ton cinéma.

 

Le Clown : Oui, c’est vrai que j’ai prévu de sortir ce soir, mais ça ne changera rien. Demain l’arène sera encore vide. Et tu seras encore une Ombre. Et ça, ça me fout les jetons. L’Ombre, ce n’est pas ton vrai nom. Pourquoi est-ce que je ne peux plus t’appeler comme avant ? C’est quoi cette cruauté qui fait que même les noms ne sont plus les mêmes ? Et en écrivant ce dernier mot, j’ai fait un lapsus typographique. En plus ! Est-ce que j’écris ou est-ce que je parle ? Est-ce que tu es là ou est-ce que je te rêve ? Est-ce que tout ça c’est du concret ou de la foutaise ? Est-ce que ça s’arrêtera un jour ? Mais j’ai peur que ça s’arrête, en plus.

 

L’Ombre : Tu fais du bruit, ça ne sert à rien. Ce n’est que dans le silence que tu guériras. Les gens, ils ont déserté pour t’aider à ça, justement. Te laisser goûter le silence, te retrouver.

 

Le Clown : Oui eh ben moi le silence il me fait peur. Et j’ai peur d’avoir peur. J’ai besoin que tu me guides, que tu m’épaules, que tu m’aides, pour que je n’aie plus peur.

 

L’Ombre : Une Ombre qui guide ? Qui épaule ? Tu plaisantes. Je peux tout juste palpiter un peu, là, près de toi, parce que tu m’as appelée et que j’ai fait un effort, parce que je t’aime bien. Mais il ne faut pas croire, je n’ai pas que ça à faire. J’ai des tas d’autres choses en train, tu sais. Mon père, mes frères, là-bas. Et ici, tu n’es pas le seul à avoir besoin de moi. Tout le monde me réclame, entre les uns et les autres je ne sais plus où donner de la tête. Vous me faites marrer, tous autant que vous êtes. Jamais je n’ai été autant plébiscitée que ces derniers jours, et justement, ça m’ennuie. J’ai envie de mener ma propre mort, d’aller voir comment c’est, là-bas, de l’autre côté de la montagne.

 

Le Clown : Je m’en fous des autres, je m’en fous. Les autres, j’ai essayé de les aider ces dernières semaines, comme j’ai pu, dans la limite de mes moyens. Mais j’ai besoin de toi. Ni plus ni moins qu’eux, c’est vrai. Mais si je ne peux pas me replier sur mon égoïsme, je ne tiendrai pas le coup.

 

L’Ombre : Ne pas tenir le coup, arrête, tu t’es vu ? Tu es taillé pour tenir encore cinquante ans, au moins.

 

Le Clown : Oui, ça c’est le physique, mais le moral, alors ? Comment je vais pouvoir faire, désormais, lorsque ma paume se crispera de douleur de ne plus pouvoir sentir la tienne, fraiche et un peu calleuse, contre la mienne ? Même quand tu es là, je ne peux plus la serrer.

 

L’Ombre : Me serrer moi, non, mais j’ai parlé à la Douce. Tu te souviens de cet après-midi dans la chambre où tu l’as serrée dans tes bras, et où l’émotion brutale t’a mis les larmes aux yeux ? Son corps, sa taille, son parfum. Pendant quelques secondes tu as eu l’impression que j’étais là. Eh bien, tu sais pourquoi ? C’est parce que j’y étais. En elle, et ailleurs, aussi. Et ce sera pour tout pareil, à l’avenir. Je viendrai à toi comme une surprise. Un regard croisé, un geste ébauché, une senteur qui passera, une idée qui surgira. Il n’y a pas que les souvenirs. Il y a aussi le présent et l’avenir. L’éternité. On joue tous notre musique. Chacun a sa partition. Les ombres, les clowns, et les autres. Il faut juste savoir tendre l’oreille et saisir la partition des autres.

 

Le Clown : La tienne, j’ai peur de ne pas arriver à la percevoir dans la cacophonie ambiante.

 

L’Ombre : Ah, mais tu t’entraineras. Tu as le temps. Et puis, ce n’est pas une cacophonie, ce n’est pas quelque chose de laid, les bruit des autres, et le tien. C’est des chansons. Il faut les écouter. Et ne pas cesser de chanter, ni aujourd’hui, ni demain.

 

Le Clown : « Demain, et puis demain, et puis encore demain, rampe à petits pas, de jour en jour, jusqu’à la dernière syllabe du souvenir ; et tous nos hiers ont éclairé pour des fous le chemin vers la poussière et la mort... la vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre histrion qui se pavane et s’échauffe une heure sur la scène et puis qu’on n’entend plus... une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien. »

 

L’Ombre : C’est joli, ça, ce n’est pas de toi je suppose ?

 

Le Clown : Parce que je suis incapable d’écrire quelque chose de joli ? Non, c’est du Shakespeare. Macbeth.

 

L’Ombre : Oui, eh bien j’aime autant que ce ne soit pas de toi. La vie, c’est pas du théâtre. C’est bien plus sérieux, tu sais. On s’en rend compte quand on est de l’autre côté. Y a pas de rideau qui monte et qui descend. Le mouvement, c’est vers l’avant. Il faut avancer, et puis c’est tout. Bon, allez. J’ai d’autres choses à faire.

 

Le Clown : Ca y est ? Tu pars ? Déjà ? Et tu reviens quand ?

 

L’Ombre : Je ne reviendrai pas...

 

Le Clown : S’il te plaît !

 

L’Ombre : Laisse-moi finir, idiot. Je ne reviendrai pas, parce que je ne pars pas non plus. Je reste là. Toujours. C’est ça que tu n’as pas compris. Je suis là en permanence. C’est toi qui dois avancer. Moi, je ne fais rien d’autre qu’accompagner ton mouvement, partout, toujours. Ce n’est pas que je serai là quand tu auras besoin de moi. Je serai là, que tu aies besoin de moi ou pas. Assise sur ton épaule, planquée sous ton crâne, ou lovée dans ton estomac. Comme tu veux. Mais, que tu penses à moi ou pas, tu ne peux pas te défaire de moi. Tu oublies que je t’ai fabriqué. La moitié de tes cellules viennent de moi. Et tu sais bien que les cellules, ça a de la mémoire. Ca vit, ça grouille. Je suis là, je te dis. Tu ne me sens pas, tu ne m’entends pas ? Tu ne me vois pas ? Je suis pas une ombre, je suis ta Vie.

 

 podcast

26.01.2012

L'Après

« Après » est un moment difficile. Lapalissade. « Le plus dur reste à venir », c’est une phrase que j’ai entendue souvent, que je repousse de toutes mes forces. Je préfère me répéter, avec le désespoir de celui qui n’y croit pas, que le plus affreux, ce furent ces journées hors du temps, et ces nuits d’insomnie, où,  lorsque nous n’étions pas réveillés par le chagrin brutal et silencieux, nous l’étions par une urgence physique, ou médicale. L’affreux, c’est l’odeur du Mytosil, cette crème que ma sœur utilisait pour la frictionner, que je ne connaissais pas avant, mais que je n’oublierai plus jamais, associée qu’elle est pour moi à la souffrance, à l’urgence et aux efforts. L’affreux, c’était ce dictaphone abandonné sur la table, qui me rappelait qu’elle n’avait jamais eu le temps que d’écouter seulement la moitié du premier texte, parmi la quinzaine d’enregistrements que j’avais faits, parce qu’elle n’en avait plus la force, sur la fin. L’affreux, c’était la dernière toilette, lorsque je l’ai tenue pour la dernière fois dans mes bras sans que ses lèvres aient ce petit mouvement réflexe, qu’elles avaient toujours auparavant, pour m’embrasser, lorsqu’elle était consciente. Lorsqu’elle était vivante. L’affreux, c’était Avant.

 

Refuser de ruminer le malheur « après », fait que l’Après ressemble à un grand désert blanc. Ni soulagement, ni sanglots. On est vidé, creux, inerte, et on regarde avec surprise le monde qui continue à tourner autour de soi.

 

Lors des premiers jours « après », j’avais adopté une manie instinctive et irrationnelle, pouvant se résumer ainsi : tant que je continuais à penser à elle en permanence, si elle demeurait dans mes pensées 24h sur 24, elle vivait encore. Ne jamais relâcher ma vigilance, une seule seconde. Elle devait être là, toujours.

 

Mais le quotidien reprend ses droits. Inconsciemment, qu’on le veuille ou non, il arrive, non pas d’oublier, mais de mettre le petit souvenir en veilleuse, et de détourner le regard. Je travaille, je pense à autre chose. Je conduis, mes pensées s’envolent ailleurs. Un film vu à la télé parvient à me distraire une ou deux heures. A chaque fois, ensuite, je me sens coupable.

 

Et la nuit, lorsqu’on ne dort pas ? Lorsque le cœur est plus vulnérable à ces attaques qui percutent de plein fouet, nos défenses « du jour » étant baissées ? Que faire du souvenir, lorsqu’on rumine dans l’obscurité ? Lorsqu’on flotte dans ces ténèbres si longues et interminables, tout en guettant et en redoutant l’aube qui ne vient jamais ?

 

Où es-tu, où es-tu, Maman ? Dans le bruit, le fracas de la journée et des gens, tu te caches et  ne peux te faire entendre, je m’en doute. Je le sais. Mais la nuit, quand plus rien ne bouge ? Est-ce que tu es là, légère comme un grain de poussière sur la commode ? Ta main vit-elle dans cette caresse imperceptible que me procure la douceur d’un repli du drap sur mon poignet ? Le rayon de lune qui filtre entre les interstices de la persienne est-il un pâle sourire que tu m’envoies ? Et le silence nocturne est-il l’écho des paroles que tu me murmures à travers l’éternité qui nous sépare ?

 

Je me tais, je t’écoute.

 

Parle-moi, je suis là.

 

J’essaie de dilater mon esprit, mon cœur, mes pores, tout ce qui pourrait t’aider à te faire entendre de moi. Mais mon cerveau galope en tous sens, mon cœur bat trop fort et ma peau est humide de transpiration. Je ne fais que me parler à moi-même, je le sais bien. Remuer des éclats de souvenirs.

 

Ce Noël, il y a des milliers d’années déjà. « Avant », encore. J’avais essayé de t’offrir des paroles pour que tu m’entendes, même quand je ne serais pas là, par l’intermédiaire de ce dictaphone. Tout en vrac, sans aucun ordre : des textes que j’avais écrits, de la musique que j’aimais, de la poésie que j’avais choisie. Mais il était déjà trop tard.

 

Toi, tu n’as pas besoin de ça pour te faire entendre de moi. Tu ne m’enverras pas tout en vrac, je le sais. Plutôt lentement, goutte à goutte, comme une source qui se mérite et dont je veux bien attendre qu’elle sourde, doucement. Je boirai, lentement, calmement.

 

Se laisser dériver. Ne rien écouter. Ne pas se tendre vers ta voix, mais la laisser venir à moi. Elle parle très bas, très doux. Il faut faire le vide pour pouvoir l’entendre. Se dissoudre à mon tour dans le néant. C’est là le prix d’un contact, fugitif, éphémère, presque imperceptible. Une minuscule lueur qui vacille et disparaît aussitôt qu’on essaie de l’appréhender.

 

Je manque d’entraînement.

 

La seule chose que je peux espérer percevoir de façon plus durable, c’est l’écho de ce que tu as laissé en moi. Si j’ai des questions, les réponses ne sont pas à chercher dehors ou ailleurs. Le drap, la lune, le grain de poussière : fariboles que tout ça. Tu coules dans mes veines, tu palpites avec mon cœur. Partout et nulle part. Omniprésente et invisible. Comme dans un jardin rempli de pierres, dont on soulève les cailloux, un à un, pour découvrir de petits germes, des embryons de plantes. Le jardin, c’est mon corps, c’est mon âme. Tu y as semé, pendant des années, en silence. Bien sûr, j’étais trop occupé ailleurs, à me projeter à l’extérieur, justement, à me gaver des fruits de la vie, pour me préoccuper de ce petit intérieur-là. Je ne l’ai jamais arrosé, je ne l’ai jamais soigné. Pourquoi faire, puisqu’il y avait sans cesse une jardinière, patiente, discrète, en retrait, sous son grand chapeau, pour faire cela à ma place ? J’aurais bien le temps plus tard.

 

Le temps est venu, aujourd’hui. La jardinière si douce, qui m’offrait des aigrettes de pissenlit, n’est plus. Je dois faire avec ce que j’ai, désormais. Pleurer en étreignant ton tablier, ton chapeau, ne sert à rien. Il faut arroser, bêcher. Ne jamais laisser mourir le jardin. Oter toutes les pierres, une à une, et laisser les aigrettes fleurir, s’épanouir.

 

Cultiver ta voix, en moi.

 

23.01.2012

Les hommages

Je ne peux m’empêcher de trouver ridicule la résonnance de ce mot. Il m’évoque, à chaque fois, irrésistiblement, un baise-main sur le gant en dentelle parfumé d’une Cocotte 1920.

 

Tout comme "condoléances". Les condoléances véhiculent une charge solennelle et surannée qui rend pour moi le terme grotesque. Dans la vie, on ne présente ni hommages, ni condoléances. On s'embrasse et on se dit qu'on s'aime; ou bien on embrasse et l'on essaie de partager le chagrin de la personne en question : "Ne pleure pas, va" et on le/la prend sans ses bras.

 

Mais la mort tranche brutalement dans ce qui avait cours auparavant. Les larmes de ceux qui restent font toujours peur, font souvent fuir. « Respecter en silence le chagrin de l’autre », une belle foutaise, encore, ça, quand tout ce à quoi on aspire ce sont des bras, des paroles réconfortantes, de la chaleur humaine. Alors, on a trouvé une solution intermédiaire, les « condoléances ». Dire qu’on est désolé, mais sans en faire trop. Le chagrin, d’accord, mais digne.

 

Et, comme on ne peut plus embrasser à travers le bois d’un cercueil,  il reste les « hommages ».

 

Au fond, peu importe le nom qu’on leur donne. Je voulais préparer mon texte d’adieu à lire à l’église, après le discours du prêtre. Ma sœur tenait à en écrire et lire un, elle aussi. Nos mots, non pas comme un adieu ultime, mais comme de la musique, deux chants que nous aurions pu composer pour accompagner, dans la douceur, le départ de celle que nous aimions. Un au revoir pour témoigner aussi, devant les autres, de tout ce qu’elle avait été, de ce qu’elle avait représenté pour nous. Elle avait été multiple, différente pour chacun de ceux qui la connaissaient. Faire renaître deux de ces images, était-ce mal ?

 

Ce n’était pas vu d’un bon œil par mon père, en tout cas. Là aussi, il avait fallu discuter, ergoter, argumenter. Pour lui, c’était du « folklore », un mot qu’il répétait en boucle. « Si vous voulez dire des choses à votre mère avant qu’elle ne parte, elle est là, dans la chambre, allez-y ». Sinon ? Sinon, nous pourrions toujours nous recueillir et envoyer nos messages posthumes plus tard, au cimetière, seuls devant la tombe. Dans l’intimité, à chaque fois. Sacro-sainte pudeur. Eviter à tout prix le déballage, devant les gens. Après une longue discussion en essayant de lui expliquer qu’il ne s’agirait ni de déballage ni de folklore, ma sœur avait jeté l’éponge et m’avait demandé de prendre le relais. Moi, je savais mieux arrondir les angles, mettre de l’huile dans ces rouages paternels si récalcitrants. « Il ne s’agit en aucun cas de folklore, Papa. L’opinion des inconnus et des mal-pensants sur mon hommage, je m’en moque. Je tiens à dire à Maman un au revoir, en public, oui, c’est important pour moi. Et, quoi que tu en penses, rappelle-toi bien ceci : tu as vécu soixante ans avec elle et tu as connu auprès d'elle des choses que nous ne connaîtrons jamais. Mais moi aussi j’ai partagé des moments privilégiés avec elle, qui n’appartiennaient qu’à elle, et à moi. Et je tiens à les évoquer, les faire partager à d'autres, pour elle, pour moi, pour nous. »

 

Ce n’était pas de l’huile que j’avais versée, en parlant, mais mes larmes. L'eau éteint le feu, elle. Quoi qu'il en soit, elles ont eu un effet inattendu : elles ont réduit mon père au silence.

 

Je m’étais juré que je n’en verserais pas d’autres, surtout pas au moment de la lecture. J’avais tout écrit lors d’une de ces interminables nuits insomniaques passées loin de TiNours qui était reparti momentanément à Montpellier. Ma sœur m’avait lu son texte à elle la veille des obsèques. D’emblée, je l’avais trouvé magnifique, bien plus que le mien. Mais elle ne pouvait parvenir à bout de la lecture du premier paragraphe sans sangloter. Je l’avais aidée, patiemment, lentement, en lui expliquant que les larmes nous noieraient dans ce fameux « folklore » à éviter à tout prix. Respirer, se concentrer, faire des pauses. Contrôler sa voix, son souffle. Je lui avais moi-même lu son propre texte, pour l’aider. « On va y arriver, Soeurette, on va y arriver... fais moi confiance. »

 

Elle n’avait pas craqué à l’église, sauf à la fin, sur les deux dernières phrases. Le timbre de sa voix hésitait un peu, comme un oiseau affaibli. Mais elle avait tenu bon. J’essayais de lui envoyer, mentalement,  des ondes pour l’aider. J’étais monté juste après elle sur l’estrade, en me demandant si je n’allais pas me ridiculiser, après l’avoir moi-même tellement mise en garde contre cela. Mais je me sentais calme intérieurement. Dans la poche de mon manteau, je caressais du pouce un petit objet Lui ayant appartenu, pour me donner de la force. C’est ainsi, que pendant quelques minutes, à nous deux, Rosie et moi, nous avons pu faire flotter, dans l’église, la bonne odeur des kouglofs, les aigrettes de pissenlit si légères, Sa petite voix qui soufflait sur la fin des chansons en alsacien, nos plaisanteries qui n’appartenaient qu’à nous deux.

 

« J’ai aimé quand tu m’as dit que l’essentiel de ta mission était achevé et que ton devoir était accompli. Même si je ne peux plus embrasser tes mains et caresser tes joues, je te sens encore toute douce, Maman... »

« Elle cueillait une autre aigrette pour moi et me la tendait en riant, en me disant : ‘Ce n’est pas grave, souffle, regarde comme c’est joli quand ça s’envole !’ »

 

En sortant de l’église, j’avais vu Corinne, Christine, pleurer. En souriant aussi. Elles nous dévisageaient, intensément. « Quel beau moment » m’a glissé Corinne plus tard. Sur la petite place, il y avait Milena, la dame qui était venue, pendant deux ans, faire le ménage chez mes parents. Je la connaissais à peine, mais je l’avais embrassée affectueusement. Elle avait été très affectée par sa disparition, elle aussi. Mes parents, tous deux, l’appréciaient beaucoup. Ils m’avaient énormément parlé d’elle. Mais je ne l’avais rencontrée pour la premère fois que deux jours auparavant, au bas des escaliers de la maison, alors que je sortais de chez ma sœur et que Milena arrivait pour 'faire les propretés', comme chaque mardi.

 

« Bonjour, je suis Lancelot, le fils de Monsieur et Madame S., vous devez être Milena ? »

« Oui.... Bonjour, monsieur, je tenais à vous dire tout le chagrin que je ressens... »

« Merci, c’est très gentil à vous. »

« Ne me remerciez pas. » Les larmes coulaient doucement sur ses joues. « Je le pense véritablement. C’était une femme formidable. »

 

"Une femme formidable".

 

Le plus beau des hommages.

17.01.2012

Le feu, la glace

Lorsque l’un des éléments fondamentaux d’un édifice disparaît, ce dernier peut-il survivre sans s’écrouler ? La maison peut-elle reposer sur les poutres, les piliers restants, retrouver un semblant d’équilibre, même précaire ?

 

Après le 1er janvier, il a fallu trouver une façon de communiquer, s’aventurer, prudemment, sur des sentiers minés, qui risquaient de sauter à tout moment, ou, si l’on préfère, des terrains marécageux, où l’on pouvait couler.

 

Les choses les plus basiques deviennent terriblement compliquées dans ces circonstances. Lorsque quelqu’un entend mal, soit on articule distinctement et on parle plus fort, soit on essaie de ralentir son débit. Mais, dans l’urgence, on peut oublier, être coincé par la situation : obligation de parler bas, car c’est la nuit, et qu’il ne faut pas réveiller les autres. Ou bien, force est de parler vite, parce qu’il faut agir rapidement.

 

Tout ça a été une source de bisbille fréquente avec mon père. J’avais beau essayer, mon débit était toujours trop rapide, ou pas assez fort, pour lui. Il n’a jamais été d’une patience folle. Moi non plus. Mais moi, je savais faire un effort sur moi-même, pour surmonter mon agacement. Lui, pas.

 

La glace.

 

Aigreur, acrimonie, répliques blessantes échangées. Ce mardi-là, la tension avait fini par exploser, c’était inévitable. Je m’étais dispensé du repas de midi et j’étais sorti prendre l’air. Une longue promenade, dont deux ou trois kilomètres à travers bois, pour évacuer le stress, la tension, les larmes qui débordaient trop. Cette sensation horrible aussi de me dire que, pour la première fois, ma mère n’était pas là pour arrondir les angles, et n’y serait plus de toute façon, si des scènes similaires se reproduisaient. Stupidement, j’avais attendu d’être seul pour l’appeler, à haute voix. Lui demander de m’aider. De ne pas me quitter trop vite. De me laisser au moins conserver le souvenir de ses mains, comme une bouée où je pourrais m’accrocher.

 

Dans l’air, il y avait cette luminosité, cette pureté, incomparables. J’avalais à grandes goulées l’oxygène qui asséchait, peu à peu, l’eau sur mes joues. Les hoquets se transformaient en inspirations profondes. Respirer, respirer. Lentement, lentement, le calme était revenu. Se mettre en osmose avec le calme alentour. Plus de pathos. Fini. Admettre à la fois que j’étais seul, mais que je ne le serais plus jamais.

 

Elle vit en moi, en nous tous. Ann est la seule à avoir hérité de sa douceur. Rosa, de sa méticulosité, ses qualités de femme d’intérieur ordonnée et aimante. Mon frère a eu son énergie, sa violence, si rares, mais que je l’ai vue manifester à certaines occasions, si on la mettait hors d’elle. Il a, enracinées en lui, également, ces attaches avec la famille alsacienne, qui pour moi et mes sœurs n’ont jamais trop compté, à une ou deux exceptions près.

 

Moi, j’ai peut-être reçu sa capacité à aimer sans partage, sans calcul. Et, ce jour-là, sous le soleil, pendant que les larmes séchaient, je me suis demandé si je ne sentais pas naître en moi, comme une minuscule lueur, une parcelle de son courage à aller de l’avant. Un cadeau de plus, reçu en même temps que l’air frais et le ciel bleu de ce début d’après-midi. J’étais revenu plus serein, rasséréné. Plus fort, aussi.

 

Une autre fois, j’avais voulu revoir cette photo à laquelle je tenais tant. Celle qui me paraissait si bien refléter le caractère de ma mère, même si je ne l’avais jamais connue ainsi. La petite fille au regard à la fois espiègle et confiant, les deux mains posées sur ses genoux, comme un ouvrier courageux qui attend la sonnerie marquant le début de sa journée de boulot. Une fillette prête à bondir dans la vie pour se colleter avec elle, avec rage et confiance. Lorsque le cliché a été pris, elle possédait, j’imagine, tapie en elle, cette force de la jeunesse qui n’a pas encore souffert. De la souffrance, elle en a connu, par la suite, mais sans jamais baisser la tête. Elle a ralenti sa course, mais n’a pas cessé d’avancer.

 

La photo m’avait été refusée par mon père « Je ne sais pas où elle est, je ne sais à quelle photo tu fais allusion, ce n’est pas le moment, on verra ça plus tard. ». Le seul problème était que cette photo, moi je la réclamais depuis des mois et des mois, et je ne pouvais plus attendre, car nous nous en allions le lendemain. Je ne pouvais envisager de repartir sans emmener la petite fille avec moi, comme un souvenir inaltérable. Bien sûr, je me serais contenté de prendre une photo de la photo. Le numérique permet cela. La réponse avait été « non » tout de même.

 

La glace.

 

Encore une fois, j’avais ravalé mes larmes, fait taire mon chagrin, et  profité d’un moment où j’étais seul pour fouiller, dénicher l’album en question, et immortaliser la photo de l’enfant dans mon numérique. Ce qu’on ne voulait pas me donner, je le volais.

 

Le soir même, mon père avait sorti l’album pour nous le montrer à tous, en le commentant. Pourquoi ce revirement ? Il avait dû, bien sûr réfléchir entretemps, et se dire qu’il pouvait bien faire cet effort-là pour moi. Quel effort, au fait ? Mais, comme m’a dit ma sœur plus tard, les photos, dans la famille, ont toujours été prétexte à disputes (parmi tant d’autres...), et il ne faut pas forcer mon père à faire des choses à contretemps. Ne jamais le prendre à rebrousse-poil.

 

Le feu.

 

Sa compagne de soixante ans a disparu. Comment lui en vouloir encore et encore ? Comment maintenir le grief de ces humiliations, disputes, coups de gueule, incompréhensions mutuelles, accrochages incessants ? Les tempêtes, bourrasques, grains météo et grains de folie tombent tous, les uns après les autres, dans cette zone de « pot au noir » où le malheur qui nous a tous frappés nous a fait aborder, malgré nous. Nous nous regardons tous, un peu hébétés et effrayés. Pouvons-nous nous payer encore ce luxe détestable de la rancœur ?

 

Il y a eu une nuit, où il a pleuré dans mes bras. Et moi dans les siens. Longtemps, sans nous parler. Notre chagrin était palpable sans avoir à en passer par une ouïe aiguisée, une voix claire.

 

Le cœur, lui seul, pour se faire entendre.

15.01.2012

TiNours et elle, et moi, et nous

 

« Tu sais, elle aimait beaucoup TiNours, vraiment beaucoup » me dit mon père hier, les yeux brumeux, la voix un peu rauque d’avoir trop pleuré.

 

J’en profite pour lui raconter cette histoire que je ne lui ai jamais dite. Que si je me suis décidé un jour à sauter le pas et à faire mon coming-out, c’est parce que Corinne m’avait dit : « Si tes parents partent sans savoir cela de toi, alors ils n’auront jamais rien su de toi. » Une pensée qui m’avait tracassé pendant des semaines, des mois, jusqu’à ce que je cède et leur déballe tout, un jour, dans la cuisine. C’était, aussi, pendant les vacances de Noël. Il y a des années de cela. Pourquoi, mais pourquoi avais-je autant attendu ?

 

Corinne n’était pas la seule à m’avoir aidé. Je me demande si l’urgence aurait été la même si je n’avais eu personne à leur présenter. Ou même, si la personne avait été quelqu’un de différent de TiNours. Comment savoir ? Peu importe. Les comptes sont clos aujourd’hui. Et de façon positive, heureusement.

 

« Nous aurons tout de même réussi à avoir dix ans de bonheur, avec elle à nos côtés. »

 

J’imagine l’amertume, le chagrin supplémentaire si, pendant ces vacances qui n'en furent pas, il n’avait pas été là, auprès de moi, bien sûr, mais surtout auprès de nous. Soutien sentimental, mais aussi physique, lorsque des bras supplémentaires étaient nécessaires. Il a assuré comme une bête.

 

En ce terrible dimanche matin rayonnant de soleil, nous étions rassemblés dans la chambre, autour d’elle. Mon père, ma sœur, ma nièce, Danièle, TiNours, et moi. A onze heures moins cinq du matin, nos cœurs ont cessé de battre, à l’unisson du sien.

 

Je me souviens de ce geste absurde qui m’avait poussé à me précipiter pour chercher un miroir à présenter devant ses lèvres, pour guetter la buée d’un souffle qui ne venait plus. Au bout de quelques secondes suspendues hors du temps, j’ai abaissé le miroir pour ne plus avoir à supporter cette image obscène de la mort en vis-à-vis. J’ai croisé le regard de TiNours. Ses larmes coulaient, à lui aussi.

 

Elle avait souvent froid, elle était frileuse. Sur la fin, je lui frictionnais inlassablement les mains, les pieds, pour le simple plaisir de l’entendre dire, de sa petite voix enrouée : « Oh, comme tes mains sont chaudes... ». J’aurais pu y passer des heures. Donner toute ma chaleur, en échange de sa voix, de la certitude qu’elle continuerait à me parler. Repousser la glace. De toute mes forces.

 

Le dimanche soir, dans l’obscurité de notre chambre attenante, je me suis blotti contre TiNours. Je n’avais pas sommeil, mais à mon tour, j’avais besoin de sa chaleur à lui. Et alors, une pensée étrange est née : « Viens, Maman, viens te réchauffer à nous. »

 

C’est là l’un des carrefours où elle vit encore. Dans mon amour pour TiNours, dans son amour pour moi. Dans la chaleur de nos cœurs.

 

Parce qu'elle l'aimait, parce qu'il l'aimait. Aussi.

 

Elle m’a aidé à comprendre cela. Un cadeau de plus, qu’elle m’a fait, avant de partir.

 

 

13.01.2012

Comme un adieu

J’ai descendu les escaliers, ouvert la porte d’entrée. Il était là, comme il avait annoncé qu’il le serait. Seul. Comme nous le lui avions demandé.

 

« Bonjour. »

« Bonjour. »

« Tu vas bien ? Que devient ta vie ? Et TiNours ? Et ton boulot ? »

« Mon boulot, toujours pareil. TiNours, il est là-haut, au salon. »

« Je peux monter ? »

« Bien sûr. »

« Mais je ne veux pas vous déranger. »

« Tu ne déranges personne, puisqu’on t’attend. »

 

C’était la première d’une série de cinq entrevues. La fois où il a pu lui parler, la première pour moi, la dernière pour elle. Je ne suis pas resté lors de l’entretien. Je n’avais aucune légitimité, ni aucun courage pour pouvoir y assister. Pourtant, la porte était restée ouverte. Mais j’ai préféré fuir, occulter mes yeux et mes oreilles dans une autre pièce, avec d’autres proches, plus proches, pour combler le vide que je ressentais déjà.

 

A la seconde fois, il était déjà trop tard pour communiquer. Elle était partie, et l’abîme que cela avait creusé en moi mobilisait toutes mes forces. Je pouvais encore parler, mais uniquement de ce qui faisait mal. La légèreté, la pluie,  le beau temps, les discours mécaniques que l’on enclenche machinalement, m’étaient inaccessibles, même en tentant d’y mettre de la bonne volonté. Mais la bonne volonté aussi m’avait déserté. Sa femme, son fils étaient là. Eux aussi, je les revoyais pour la première fois depuis des années. J’avais l’impression de regarder un vieux film en noir et blanc, rien d’autre, sans émotion.

 

Le lendemain -ou était-ce le surlendemain ? La succession de ces journées hors du temps m’échappait au fur et à mesure que coulaient les heures. Les nuits de sommeil entrecoupé, les jours lumineux brisés par des visites, des actes à accomplir dans l’hébétude, sans bien comprendre où l’on va... une sorte de cage tournante, anesthésiante... Le surlendemain, donc, peut-être. Le meilleur moment. Celui où, l’après-midi, nous nous retrouvâmes tous les quatre, avec ma nièce, dans la cuisine, occupés à discuter de l’organisation des lectures telle que nous l’avait proposée le prêtre, le matin. Ma mère, contrairement à la plupart d'entre nous, était croyante. Nous tenions à accomplir cela par respect pour ses volontés, sa mémoire.  Le choix des extraits, du psaume, de l’Evangile, et le choix de ma sœur pour l’épitre des Corinthiens sur la charité. Ma stupéfaction lorsqu’au choix de l’évangile selon Saint Mathieu, il se mit à pleurer. Je braquais sur lui des yeux ronds.

« Le choix avait été le même pour l’enterrement de l’Oncle Alain » nous dit-il. L’Oncle Alain était mon oncle maternel, décédé deux mois auparavant. Je ne l’avais pas très bien connu. Lui non plus d’ailleurs. Pourquoi une telle émotion ? Certes, il était monté en Alsace assister à l’enterrement. Moi pas.

 

Puis, la question des hommages, des textes personnels. « C’est très difficile » nous dit-il. « Pour l’Oncle Alain, sa fille, sa petite-fille n’ont pas su venir à bout du texte qu’elles avaient préparé. Elles sanglotaient trop. Tout ça est dû à la combinaison de plusieurs facteurs : mort du proche, rassemblement d’une foule, solennité du lieu consacré. »

 

Je l’écoutais sans répondre, en me disant que moi je ne craquerais pas. Je ne noierais pas mon texte dans les larmes.

 

Mais nous étions cinq, malgré tout, cet après-midi-là, dans la cuisine. Ses quatre enfants, plus celle qu’elle avait adoptée, en quelque sorte, pendant quelques années. Elle aurait été heureuse de nous voir ainsi, sinon unis, du moins rassemblés dans le calme, je pense.

 

Moment fugace, aussi fragile qu’une ampoule usée qui faiblit, clignote.

 

Le lendemain, j’étais seul. Epuisé par une nuit blanche, je m’étais accordé une sieste d’une heure l’après-midi. Oubli bienfaisant. En se réveillant, retrouver la dureté de la vérité, tranchante comme une lame. La vie en négatif. On se réveille souvent d’un cauchemar en se disant « Ouf, ce n’était qu’un rêve ». Le processus inverse est incroyablement douloureux. Les larmes qui se remettent à couler, comme une vanne têtue qui s’ouvre. TiNours était entré dans la chambre. Il ne pouvait arriver mieux ! Il était reparti pour deux jours à Montpellier, bien obligé par son travail. Il revenait pour les obsèques du lendemain.

 

Il me prend dans ses bras, me calme sans me parler. Ses mains carrées où j’aime enfermer les miennes. Son souffle chaud dans mon cou, sa douceur dans laquelle je souhaiterais me dissoudre. Je me calme petit à petit, reprends ma respiration, je le regarde :

 

« Tu as vu les autres ? »

« Non, je viens d’arriver, et tout le monde se repose. Le seul que j’aie rencontré, c’est Lui »

« Oh, il est là ? Il a dû arriver pendant que je dormais... »

« Oui, justement, il n’est pas gonflé. Il m’a dit : ‘Pendant que tout le monde se repose, qui est-ce qui s’occupe de Papa ?’ »

 

Eclair de haine. Je m’y accroche comme à un rocher. La colère me donne la force de ne plus fondre, de balayer momentanément le chagrin où je me noyais.

 

« Quel culot... Il aurait fallu lui répondre qu’on l’attendait pour ça, puisqu’on savait qu’il allait venir. Il a si bien rempli cet office depuis sept ans... »

 

La colère s’est fait entendre, par la suite. Cris, pleurs. Reproches, récriminations. Je me demande s’il y a eu un jour dans nos vies où nous avons su fonctionner sans ce carburant-là. Le lendemain, mon père étreignait ma main à moi, très fort. A l’église, au cimetière. Il m’a laissé, sans m'en avertir au préalable, répondre aux questions des employés des pompes funèbres, gérer les évènements, les imprévus. J’ai eu la surprise de me retrouver avec des responsabilités que je n’avais pas prévues. J’ai fait face, aussi simplement et efficacement que je le pouvais.

 

Lui était présent, bien sûr, avec sa femme et ses deux fils. Nous avons échangé quelques répliques surréalistes avant la mise en bière.

 

Lui : « J’ai examiné ta voiture, tu as un pneu qui risque d’éclater. »

Moi : « Oui, oui, je sais, le pneu avant droit... »

Lui : « Ce n’est pas pour me mêler de se qui ne me regarde pas, mais ce pourrait être dangereux... »

Moi : « Ne t’inquiète pas, j’ai déjà pris rendez-vous chez le garagiste.. » (faux)

 

A la sortie du cimetière, mon cœur avait déjà été sollicité mille fois par toutes ces démonstrations de chaleur sincère des amis : Christine, qui était venue depuis Montpellier, profitant d’un après midi de congé. Corinne, qui avait bouleversé son emploi du temps pour être auprès de moi. Mes cousines, que je n’avais pas revues depuis si longtemps, et qui me serraient dans leurs bras, pour me rassurer, en me promettant, malgré mes craintes, qu’elle ne pourrait jamais avoir froid, blottie au cœur de mon cœur, et du leur. »

 

Je suis sorti du cimetière sans penser à Lui dire au revoir. Je n’espérais plus. J’avais compris au cours de ces journées que le fossé entre nous deux, que j’avais espéré pouvoir un jour combler, pendant ces années de silence, était devenu un gouffre, entre Lui et moi.

 

Entre Lui, et mon Frère, celui d’avant.

 

 

 

10.01.2012

Des signes, des leurres

Etre superstitieux, c’est croire aux signes que l’on pense entrevoir.

 

On peut craindre évoquer le malheur, de peur de le faire surgir. Occulter tout ce qui a trait à lui : ne pas parler, ne pas écrire, se taire, se faire tout petit. J’ai fait cela pendant des jours, des semaines. Chut, chut. La tempête finira bien par passer sans te mouiller, si tu te caches suffisamment bien.

 

Rêve toujours...

 

Ou alors, lorsque le pire est passé, faire l’inverse : se raccrocher à des riens, des peccadilles, des coïncidences, de minuscules variations du paysage, d’imperceptibles modifications dans l’air, qui peuvent t’aider à penser qu’il existe un ‘après’ qui te relie à ‘avant’. Que tout n’est pas terminé. Que la vie défie la mort.

 

Pourquoi avoir peur de la mort ? Avant, on vit. Après, on n’est plus là. Et le passage entre ‘avant’ et ‘après’ est si rapide, qu’il ne peut avoir le temps d’être douloureux, ou tragique, ou triste. Tout se passe avant et après. ‘Entre les deux’, cela n’existe pas.

 

Sauf pour ceux qui demeurent, témoins de la transition. La descente, si longue et terrible lorsque le fameux passage devient inéluctable. L’ « après », lui, est un grand néant qui semble contenir, au mieux, seulement du vide. Au pire, larmes et désespoir.

 

Alors, tu remplis ce vide avec tout ce qui te tombe sous la main, pour ne pas laisser de place à l’épouvante et aux sanglots. C’est cela, être superstitieux.

 

Le docteur qui est venu ‘après’ s’appelait le docteur Soleil.

Le soir même, ma montre s’est arrêtée et a refusé de se remettre en marche.

Avec une superbe indifférence qui semblait une insulte à notre perte, la météo a brillé avec éclat pendant toutes ces journées, à l’exception du lendemain. Il y a eu une matinée de pluie qui a rapidement refait place au soleil. Avec un arc-en-ciel splendide déployé sous nos yeux, comme un étendard d’adieu.

Il y a eu ce faisan égaré qui, ce jour-là, est venu, tout hébété, se promener pendant quelques minutes devant notre portail, alors que jamais, au grand jamais, nous n’en avions vu dans le quartier auparavant.

Il y a eu, surtout, ce truc curieux, lorsque le prêtre nous a demandé, pour qu’il puisse préparer la cérémonie d’obsèques, de lui parler d’elle. « Quel était son nom de jeune fille ? ». Au moment exact où ma sœur a répondu, la tringle du rideau s’est écroulée.

Enfin, je n’étais pas revenu sur mon blog depuis près de deux semaines, et au retour, j’ai découvert, tout aussi étonné que les autres, que les commentaires à mes dernières notes s’étaient fermés, sans que j’y sois pour rien.

 

Comme une toile qui descend, comme la fin de quelque chose.

 

Sinon ?

 

Sinon, je pourrais également me dire que le médecin aurait aussi bien pu s’appeler Lune ou Etoile, que ma montre s’était encrassée, que la chasse est toujours ouverte, ce qui peut faire peur aux volatiles s’égarant vers les maisons, que les arcs en ciel sont des phénomènes naturels survenant n’importe quand lorsqu’il y a des averses, que le rideau de ma sœur était mal fixé, et que Haut et Fort déconne et fait des bugs.

 

Oui, je pourrais.

 

Reconnaître que ce n’est pas l’heure qui s’arrête ; il faut juste arrêter les leurres.

 

Mais cela signifierait reconnaître la réalité du néant, du vide, du rien.

 

Et ça, je ne peux pas.

Non, c’est trop dur.

 

Trop dur.

08.01.2012

Elle s'appelait Marianne

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Marianne S.  1925-2012


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Ce qui compte vraiment

 

L’important, ce n’est pas les heures passées à nous tenir la main.

Non, ce qui compte le plus, c’est la profondeur de notre amour mutuel.

L’important, ce n’est pas la longueur du chemin parcouru ensemble.

Bien plutôt, ce que nous avons réussi à nous dire.

L’important, ce n’est pas les printemps que nous avons connus,

Mais plutôt, toutes leurs nuances de vert.

 

L’important, ce n’est pas le temps que j’ai passé à te tenir, serrée dans mes bras.

Non, ce qui compte le plus, c’est la douceur des années vécues ensemble.

L’important, ce n’est pas le nombre d’étés que nous avons dû laisser remplacer par l’automne,

Ni les sourires échangés le matin, comme autant de souvenirs mélancoliques.

Ce qui compte le plus, c’est que nous nous soyons aimés, tout simplement.

 

L’important, ce n’est pas le nombre d’étés que nous avons dû laisser remplacer par l’automne,

Les rires, les larmes, comme autant de souvenirs reconnaissants.

Ce qui compte le plus, c’est que nous nous soyons aimés, tout simplement.

 

Ce qui compte vraiment, c’est que nous nous soyons aimés, tout simplement.

 

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