26.01.2012

L'Après

« Après » est un moment difficile. Lapalissade. « Le plus dur reste à venir », c’est une phrase que j’ai entendue souvent, que je repousse de toutes mes forces. Je préfère me répéter, avec le désespoir de celui qui n’y croit pas, que le plus affreux, ce furent ces journées hors du temps, et ces nuits d’insomnie, où,  lorsque nous n’étions pas réveillés par le chagrin brutal et silencieux, nous l’étions par une urgence physique, ou médicale. L’affreux, c’est l’odeur du Mytosil, cette crème que ma sœur utilisait pour la frictionner, que je ne connaissais pas avant, mais que je n’oublierai plus jamais, associée qu’elle est pour moi à la souffrance, à l’urgence et aux efforts. L’affreux, c’était ce dictaphone abandonné sur la table, qui me rappelait qu’elle n’avait jamais eu le temps que d’écouter seulement la moitié du premier texte, parmi la quinzaine d’enregistrements que j’avais faits, parce qu’elle n’en avait plus la force, sur la fin. L’affreux, c’était la dernière toilette, lorsque je l’ai tenue pour la dernière fois dans mes bras sans que ses lèvres aient ce petit mouvement réflexe, qu’elles avaient toujours auparavant, pour m’embrasser, lorsqu’elle était consciente. Lorsqu’elle était vivante. L’affreux, c’était Avant.

 

Refuser de ruminer le malheur « après », fait que l’Après ressemble à un grand désert blanc. Ni soulagement, ni sanglots. On est vidé, creux, inerte, et on regarde avec surprise le monde qui continue à tourner autour de soi.

 

Lors des premiers jours « après », j’avais adopté une manie instinctive et irrationnelle, pouvant se résumer ainsi : tant que je continuais à penser à elle en permanence, si elle demeurait dans mes pensées 24h sur 24, elle vivait encore. Ne jamais relâcher ma vigilance, une seule seconde. Elle devait être là, toujours.

 

Mais le quotidien reprend ses droits. Inconsciemment, qu’on le veuille ou non, il arrive, non pas d’oublier, mais de mettre le petit souvenir en veilleuse, et de détourner le regard. Je travaille, je pense à autre chose. Je conduis, mes pensées s’envolent ailleurs. Un film vu à la télé parvient à me distraire une ou deux heures. A chaque fois, ensuite, je me sens coupable.

 

Et la nuit, lorsqu’on ne dort pas ? Lorsque le cœur est plus vulnérable à ces attaques qui percutent de plein fouet, nos défenses « du jour » étant baissées ? Que faire du souvenir, lorsqu’on rumine dans l’obscurité ? Lorsqu’on flotte dans ces ténèbres si longues et interminables, tout en guettant et en redoutant l’aube qui ne vient jamais ?

 

Où es-tu, où es-tu, Maman ? Dans le bruit, le fracas de la journée et des gens, tu te caches et  ne peux te faire entendre, je m’en doute. Je le sais. Mais la nuit, quand plus rien ne bouge ? Est-ce que tu es là, légère comme un grain de poussière sur la commode ? Ta main vit-elle dans cette caresse imperceptible que me procure la douceur d’un repli du drap sur mon poignet ? Le rayon de lune qui filtre entre les interstices de la persienne est-il un pâle sourire que tu m’envoies ? Et le silence nocturne est-il l’écho des paroles que tu me murmures à travers l’éternité qui nous sépare ?

 

Je me tais, je t’écoute.

 

Parle-moi, je suis là.

 

J’essaie de dilater mon esprit, mon cœur, mes pores, tout ce qui pourrait t’aider à te faire entendre de moi. Mais mon cerveau galope en tous sens, mon cœur bat trop fort et ma peau est humide de transpiration. Je ne fais que me parler à moi-même, je le sais bien. Remuer des éclats de souvenirs.

 

Ce Noël, il y a des milliers d’années déjà. « Avant », encore. J’avais essayé de t’offrir des paroles pour que tu m’entendes, même quand je ne serais pas là, par l’intermédiaire de ce dictaphone. Tout en vrac, sans aucun ordre : des textes que j’avais écrits, de la musique que j’aimais, de la poésie que j’avais choisie. Mais il était déjà trop tard.

 

Toi, tu n’as pas besoin de ça pour te faire entendre de moi. Tu ne m’enverras pas tout en vrac, je le sais. Plutôt lentement, goutte à goutte, comme une source qui se mérite et dont je veux bien attendre qu’elle sourde, doucement. Je boirai, lentement, calmement.

 

Se laisser dériver. Ne rien écouter. Ne pas se tendre vers ta voix, mais la laisser venir à moi. Elle parle très bas, très doux. Il faut faire le vide pour pouvoir l’entendre. Se dissoudre à mon tour dans le néant. C’est là le prix d’un contact, fugitif, éphémère, presque imperceptible. Une minuscule lueur qui vacille et disparaît aussitôt qu’on essaie de l’appréhender.

 

Je manque d’entraînement.

 

La seule chose que je peux espérer percevoir de façon plus durable, c’est l’écho de ce que tu as laissé en moi. Si j’ai des questions, les réponses ne sont pas à chercher dehors ou ailleurs. Le drap, la lune, le grain de poussière : fariboles que tout ça. Tu coules dans mes veines, tu palpites avec mon cœur. Partout et nulle part. Omniprésente et invisible. Comme dans un jardin rempli de pierres, dont on soulève les cailloux, un à un, pour découvrir de petits germes, des embryons de plantes. Le jardin, c’est mon corps, c’est mon âme. Tu y as semé, pendant des années, en silence. Bien sûr, j’étais trop occupé ailleurs, à me projeter à l’extérieur, justement, à me gaver des fruits de la vie, pour me préoccuper de ce petit intérieur-là. Je ne l’ai jamais arrosé, je ne l’ai jamais soigné. Pourquoi faire, puisqu’il y avait sans cesse une jardinière, patiente, discrète, en retrait, sous son grand chapeau, pour faire cela à ma place ? J’aurais bien le temps plus tard.

 

Le temps est venu, aujourd’hui. La jardinière si douce, qui m’offrait des aigrettes de pissenlit, n’est plus. Je dois faire avec ce que j’ai, désormais. Pleurer en étreignant ton tablier, ton chapeau, ne sert à rien. Il faut arroser, bêcher. Ne jamais laisser mourir le jardin. Oter toutes les pierres, une à une, et laisser les aigrettes fleurir, s’épanouir.

 

Cultiver ta voix, en moi.

 

Commentaires

"Je crois aux forces de l'esprit" nous a dit François Mitterand, peu de temps avant sa fin.
Qui, mieux que cet homme, suprêmement intelligent, extrêmement cultivé, pouvait en une phrase nous parler des liens entre les morts & les vivants ?

Écrit par : philippe | 27.01.2012

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c'est très beau très personnel aussi et je m'excuse de faire intrusion ainsi. l'amour ne peut être oublié il est une force, une lumière intérieure. Ayant vécu cela il n'y a pas longtemps, je sais pour la douleur maintenant je sais. Je crois que ce que vous dites à la fin (cultiver ce jardin un peu secret) se retrouver soi c'est bien, de même qu'écrire oui écrire.

Écrit par : if6 | 28.01.2012

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@ Philippe : Moi, je crois aux forces du coeur. Ou de la vie.

Mais l'esprit est nécessaire, aussi, pour coordonner. Tout est lié, évidemment.

Alors, je crois au Tout. Un retour au panthéisme de mes vingt ans. Que j'avais mis en veilleuse.

@ if6 : Ecrire, oui, bien sûr, mais écrire, en l'occurrence, comporte certains dangers. Un outil, mais aussi une drogue dont il faut connaître les limites. Je dois essayer d'apprendre à les connaître.

Merci pour cette "intrusion" que je ne considère pas comme telle ! Bienvenue à vous. Et, si vous revenez, n'hésitez pas à me tutoyer.

Écrit par : Lancelot | 29.01.2012

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