23.01.2012

Les hommages

Je ne peux m’empêcher de trouver ridicule la résonnance de ce mot. Il m’évoque, à chaque fois, irrésistiblement, un baise-main sur le gant en dentelle parfumé d’une Cocotte 1920.

 

Tout comme "condoléances". Les condoléances véhiculent une charge solennelle et surannée qui rend pour moi le terme grotesque. Dans la vie, on ne présente ni hommages, ni condoléances. On s'embrasse et on se dit qu'on s'aime; ou bien on embrasse et l'on essaie de partager le chagrin de la personne en question : "Ne pleure pas, va" et on le/la prend sans ses bras.

 

Mais la mort tranche brutalement dans ce qui avait cours auparavant. Les larmes de ceux qui restent font toujours peur, font souvent fuir. « Respecter en silence le chagrin de l’autre », une belle foutaise, encore, ça, quand tout ce à quoi on aspire ce sont des bras, des paroles réconfortantes, de la chaleur humaine. Alors, on a trouvé une solution intermédiaire, les « condoléances ». Dire qu’on est désolé, mais sans en faire trop. Le chagrin, d’accord, mais digne.

 

Et, comme on ne peut plus embrasser à travers le bois d’un cercueil,  il reste les « hommages ».

 

Au fond, peu importe le nom qu’on leur donne. Je voulais préparer mon texte d’adieu à lire à l’église, après le discours du prêtre. Ma sœur tenait à en écrire et lire un, elle aussi. Nos mots, non pas comme un adieu ultime, mais comme de la musique, deux chants que nous aurions pu composer pour accompagner, dans la douceur, le départ de celle que nous aimions. Un au revoir pour témoigner aussi, devant les autres, de tout ce qu’elle avait été, de ce qu’elle avait représenté pour nous. Elle avait été multiple, différente pour chacun de ceux qui la connaissaient. Faire renaître deux de ces images, était-ce mal ?

 

Ce n’était pas vu d’un bon œil par mon père, en tout cas. Là aussi, il avait fallu discuter, ergoter, argumenter. Pour lui, c’était du « folklore », un mot qu’il répétait en boucle. « Si vous voulez dire des choses à votre mère avant qu’elle ne parte, elle est là, dans la chambre, allez-y ». Sinon ? Sinon, nous pourrions toujours nous recueillir et envoyer nos messages posthumes plus tard, au cimetière, seuls devant la tombe. Dans l’intimité, à chaque fois. Sacro-sainte pudeur. Eviter à tout prix le déballage, devant les gens. Après une longue discussion en essayant de lui expliquer qu’il ne s’agirait ni de déballage ni de folklore, ma sœur avait jeté l’éponge et m’avait demandé de prendre le relais. Moi, je savais mieux arrondir les angles, mettre de l’huile dans ces rouages paternels si récalcitrants. « Il ne s’agit en aucun cas de folklore, Papa. L’opinion des inconnus et des mal-pensants sur mon hommage, je m’en moque. Je tiens à dire à Maman un au revoir, en public, oui, c’est important pour moi. Et, quoi que tu en penses, rappelle-toi bien ceci : tu as vécu soixante ans avec elle et tu as connu auprès d'elle des choses que nous ne connaîtrons jamais. Mais moi aussi j’ai partagé des moments privilégiés avec elle, qui n’appartiennaient qu’à elle, et à moi. Et je tiens à les évoquer, les faire partager à d'autres, pour elle, pour moi, pour nous. »

 

Ce n’était pas de l’huile que j’avais versée, en parlant, mais mes larmes. L'eau éteint le feu, elle. Quoi qu'il en soit, elles ont eu un effet inattendu : elles ont réduit mon père au silence.

 

Je m’étais juré que je n’en verserais pas d’autres, surtout pas au moment de la lecture. J’avais tout écrit lors d’une de ces interminables nuits insomniaques passées loin de TiNours qui était reparti momentanément à Montpellier. Ma sœur m’avait lu son texte à elle la veille des obsèques. D’emblée, je l’avais trouvé magnifique, bien plus que le mien. Mais elle ne pouvait parvenir à bout de la lecture du premier paragraphe sans sangloter. Je l’avais aidée, patiemment, lentement, en lui expliquant que les larmes nous noieraient dans ce fameux « folklore » à éviter à tout prix. Respirer, se concentrer, faire des pauses. Contrôler sa voix, son souffle. Je lui avais moi-même lu son propre texte, pour l’aider. « On va y arriver, Soeurette, on va y arriver... fais moi confiance. »

 

Elle n’avait pas craqué à l’église, sauf à la fin, sur les deux dernières phrases. Le timbre de sa voix hésitait un peu, comme un oiseau affaibli. Mais elle avait tenu bon. J’essayais de lui envoyer, mentalement,  des ondes pour l’aider. J’étais monté juste après elle sur l’estrade, en me demandant si je n’allais pas me ridiculiser, après l’avoir moi-même tellement mise en garde contre cela. Mais je me sentais calme intérieurement. Dans la poche de mon manteau, je caressais du pouce un petit objet Lui ayant appartenu, pour me donner de la force. C’est ainsi, que pendant quelques minutes, à nous deux, Rosie et moi, nous avons pu faire flotter, dans l’église, la bonne odeur des kouglofs, les aigrettes de pissenlit si légères, Sa petite voix qui soufflait sur la fin des chansons en alsacien, nos plaisanteries qui n’appartenaient qu’à nous deux.

 

« J’ai aimé quand tu m’as dit que l’essentiel de ta mission était achevé et que ton devoir était accompli. Même si je ne peux plus embrasser tes mains et caresser tes joues, je te sens encore toute douce, Maman... »

« Elle cueillait une autre aigrette pour moi et me la tendait en riant, en me disant : ‘Ce n’est pas grave, souffle, regarde comme c’est joli quand ça s’envole !’ »

 

En sortant de l’église, j’avais vu Corinne, Christine, pleurer. En souriant aussi. Elles nous dévisageaient, intensément. « Quel beau moment » m’a glissé Corinne plus tard. Sur la petite place, il y avait Milena, la dame qui était venue, pendant deux ans, faire le ménage chez mes parents. Je la connaissais à peine, mais je l’avais embrassée affectueusement. Elle avait été très affectée par sa disparition, elle aussi. Mes parents, tous deux, l’appréciaient beaucoup. Ils m’avaient énormément parlé d’elle. Mais je ne l’avais rencontrée pour la premère fois que deux jours auparavant, au bas des escaliers de la maison, alors que je sortais de chez ma sœur et que Milena arrivait pour 'faire les propretés', comme chaque mardi.

 

« Bonjour, je suis Lancelot, le fils de Monsieur et Madame S., vous devez être Milena ? »

« Oui.... Bonjour, monsieur, je tenais à vous dire tout le chagrin que je ressens... »

« Merci, c’est très gentil à vous. »

« Ne me remerciez pas. » Les larmes coulaient doucement sur ses joues. « Je le pense véritablement. C’était une femme formidable. »

 

"Une femme formidable".

 

Le plus beau des hommages.

Commentaires

Je vais l'avouer, je n'aime pas non plus le mot "condoléances". Il me semble n'avoir pu le prononcer qu'une seule fois, parce que "cela se dit", mais surtout parce que je devais finalement me sentir assez éloigné du défunt. Je partage beaucoup de se que tu dis ici, même si je me sens bien lâche parfois.

Lors d'enterrements de parents ou d'amis, j'ai été souvent bouleversé par les petits mots dits par les uns ou les autres à l'église ou ailleurs. Des mots qui n'ont pas forcément une énorme portée, mais qui en disent parfois très long, paraissent si justes (à se demander même comment ils peuvent avoir été si justes). J'ai plus d'une fois pris la parole à l'église, mais pas pour dire des choses personnelles. Je n'ai jamais pleuré en parlant, parfois avec peine.
Et ces mots dits à ses amis, à sa famille pour partager, réconforter, je crois que j'ai beaucoup de peine à le faire. Je faisais partie des gens qui se bloquaient, qui n'arrivaient pas à dire. Je parle au passé car je crois sincèrement avoir évolué sur ce plan là depuis ma "révolution" initiée 2005.

Je penses à toi et j'attendrai le retour de la joie qui finira bien par triompher, je n'en doute pas.

Écrit par : Cornus | 23.01.2012

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Je n'ai jamais pu dire condoléances parce que je ne sais pas exactement ce que cela veut dire. J'embrasse, je pleure souvent, je dis ce que je garderai comme souvenirs de celui qui vient de mourir. Pourquoi ne faudrait il pas dire simplement que l'on est triste ?

Écrit par : Valérie de haute Savoie | 23.01.2012

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Les condoléances n'ont pas leur place ici : dans un monde qui a perdu la plupart de ses rituels sociaux,
les condoléances, on les réserve aux relations lointaines, professionnelles, ou autres; elles n'expriment rien de profond, simplement une forme de politesse.
J'appartiens à une famille qui n'exprime pas ses sentiments, de la façade, de la raideur même.
Cependant au milieu du texte que j'ai lu dans des circonstances identiques, il y a douze ans, ma voix s'est embuée, mes yeux se sont mouillés, j'ai du faire un effort pour reprendre le fil du discours : on se veut impassible, de roc, & puis ...

Écrit par : philippe | 24.01.2012

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Je voudrais te dire tellement de choses, mais je ne peux pas: tout cela réveille en moi des douleurs encore trop récentes. Excuse-moi. Mille baisers, petit frère.

Écrit par : calystee | 24.01.2012

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Difficile de commenter en ce moment : mes habituelles plaisanteries seraient plutôt mal venues et je me vois mal adopter un ton sérieux de circonstance, alors je me contente d’un petit signe.

Écrit par : piergil | 24.01.2012

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@ Cornus : "Des mots qui n'ont pas forcément une énorme portée, mais qui en disent parfois très long, paraissent si justes (à se demander même comment ils peuvent avoir été si justes)" : je pense que c'est lié à ce que je dis quelque part dans ma note : on a tous une perception, à la fois différente et identique, de celui/celle qui est parti(e). Ce qui a marqué les uns est passé en arrière-plan pour les autres, mais les autres le percevaient aussi, de façon plus confuse. C'est pourquoi, lorsque certains prononcent des mots en "hommage" après un décès, on se dit quelque part "tiens mais c'est vrai" parce qu'ils braquent un projecteur sur ce qu'auparavant on voyait moins bien, tout en le pressentant malgré tout. Je ne sais pas si je suis bien clair....

La joie, elle ne m'a pas quitté, mon Cornus. Elle dort, c'est tout.

Bisous à toi et à Fromfrom.

@ Val : Peut-être parce que la tristesse est aussi une valeur qui a de moins en moins de place dans notre société.
En tout cas, moi, j'aime quand on m'embrasse. Même et surtout si je suis triste. :)

@ Philippe : Ce qu'on "se veut" n'a finalement pas grande importance, l''important c'est la sincérité du coeur.

Quand je dis dans cette note que je voulais absolument éviter de pleurer à l'église, ce n'était non pas pour cacher mes émotions ou donner de moi une apparence dure, ou forte, ou je ne sais quoi. C'était simplement pour ne pas "polluer" la lecture. C'est trop affreux quand les larmes prennent tellement le pas sur le texte qu'il en devient incompréhensible : j'ai déjà assisté à ça, et pas seulement lors d'obsèques. Personnellement, lorsque j'en suis témoin, j'ai beau compatir, si les larmes deviennent déluge, cela m'agace. Je ne crois pas que ma mère voulait me voir fondre et me dissoudre. Elle tenait à entendre ce que je voulais dire, de façon claire et intelligible.

Même si, bien sûr, des larmes m'ont échappé, à moi aussi, sur la fin.

@ Calyste : Parmi toutes les choses que tu voudrais me dire, il suffit que tu m'en dises une : que tu es là, simplement, pour continuer à te manifester, à m'aimer, à m'aider. Deux verbes qui diffèrent par une seule lettre, mais qui sont presque synonymes, pour moi, ces temps derniers. Je n'ai pas honte d'aspirer à cela, ni même de le réclamer, si tu te sens partant pour me le donner.

Bises à toi aussi. Merci. Sincèrement.

@ Piergil : C'est magnifique...!
Merci pour tes signes, merci pour tes plaisanteries, merci en toutes circonstances, mon grand. Ca fait beaucoup de bien, simplement de te savoir là, bienveillant, toi aussi, tu sais.

Écrit par : Lancelot | 25.01.2012

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Je suis heureux que, d'une certaine façon, tu aies tenu tête à ton père, pour ces lectures qui vous tenaient tant à cœur. Les épisodes aussi durs de la vie découvrent parfois de curieuses fixations chez nos anciens, des retours d'idées de "bienséance" supposée... à quoi bon quand tout s'effondre et soi avec. Mais à peine ai-je écrit cela que je me dis que vraiment, chacun se débat comme il le peut...
Encore une fois, je pense bien à toi. Je t'embrasse.

Écrit par : christophe | 25.01.2012

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@ Chris : Mon père a réclammé à ma soeur nos écrits, et maintenant il les relit en boucle. Apparemment il a reconsidéré ses positions sur le "folklore".
Merci à toi, mon grand.

Écrit par : Lancelot | 26.01.2012

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Mon cher chevalier, d'une part je peux comprendre ton père, il appartient à une autre époque où l'on était radin des mots doux, où les caresses étaient réservées aux moments de grande intimité.
Pour nous c'est plus facile de nous livrer, de dire "je t'aime, je t'embrasse"...
C'est ce que j'ai dit d'ailleurs à des amis proches lorsque des être chers se sont "endormis" (comme tu dis...)
Toi aussi je te serre fort, comme tu aimes, mais...comment ne pas pleurer ? Comme cela a dû être dur de vous retenir, alors que moi, inconnue, j'ai le regard voilé devant tes mots...

Écrit par : Dana | 26.01.2012

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@ Dana : Pour les larmes, il ne s'agit pas toujours que de se retenir. J'imagine que je ne t'apprends rien, mais quelquefois, on en a tellement versé, qu'il arrive un moment où on est complètement vide et desséché intérieurement. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas un peu un réflexe de survie que nous impose notre corps.

Merci Dana. Pour moi, tu es loin d'être une inconnue, tu sais.

Écrit par : Lancelot | 27.01.2012

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