17.01.2012
Le feu, la glace
Lorsque l’un des éléments fondamentaux d’un édifice disparaît, ce dernier peut-il survivre sans s’écrouler ? La maison peut-elle reposer sur les poutres, les piliers restants, retrouver un semblant d’équilibre, même précaire ?
Après le 1er janvier, il a fallu trouver une façon de communiquer, s’aventurer, prudemment, sur des sentiers minés, qui risquaient de sauter à tout moment, ou, si l’on préfère, des terrains marécageux, où l’on pouvait couler.
Les choses les plus basiques deviennent terriblement compliquées dans ces circonstances. Lorsque quelqu’un entend mal, soit on articule distinctement et on parle plus fort, soit on essaie de ralentir son débit. Mais, dans l’urgence, on peut oublier, être coincé par la situation : obligation de parler bas, car c’est la nuit, et qu’il ne faut pas réveiller les autres. Ou bien, force est de parler vite, parce qu’il faut agir rapidement.
Tout ça a été une source de bisbille fréquente avec mon père. J’avais beau essayer, mon débit était toujours trop rapide, ou pas assez fort, pour lui. Il n’a jamais été d’une patience folle. Moi non plus. Mais moi, je savais faire un effort sur moi-même, pour surmonter mon agacement. Lui, pas.
La glace.
Aigreur, acrimonie, répliques blessantes échangées. Ce mardi-là, la tension avait fini par exploser, c’était inévitable. Je m’étais dispensé du repas de midi et j’étais sorti prendre l’air. Une longue promenade, dont deux ou trois kilomètres à travers bois, pour évacuer le stress, la tension, les larmes qui débordaient trop. Cette sensation horrible aussi de me dire que, pour la première fois, ma mère n’était pas là pour arrondir les angles, et n’y serait plus de toute façon, si des scènes similaires se reproduisaient. Stupidement, j’avais attendu d’être seul pour l’appeler, à haute voix. Lui demander de m’aider. De ne pas me quitter trop vite. De me laisser au moins conserver le souvenir de ses mains, comme une bouée où je pourrais m’accrocher.
Dans l’air, il y avait cette luminosité, cette pureté, incomparables. J’avalais à grandes goulées l’oxygène qui asséchait, peu à peu, l’eau sur mes joues. Les hoquets se transformaient en inspirations profondes. Respirer, respirer. Lentement, lentement, le calme était revenu. Se mettre en osmose avec le calme alentour. Plus de pathos. Fini. Admettre à la fois que j’étais seul, mais que je ne le serais plus jamais.
Elle vit en moi, en nous tous. Ann est la seule à avoir hérité de sa douceur. Rosa, de sa méticulosité, ses qualités de femme d’intérieur ordonnée et aimante. Mon frère a eu son énergie, sa violence, si rares, mais que je l’ai vue manifester à certaines occasions, si on la mettait hors d’elle. Il a, enracinées en lui, également, ces attaches avec la famille alsacienne, qui pour moi et mes sœurs n’ont jamais trop compté, à une ou deux exceptions près.
Moi, j’ai peut-être reçu sa capacité à aimer sans partage, sans calcul. Et, ce jour-là, sous le soleil, pendant que les larmes séchaient, je me suis demandé si je ne sentais pas naître en moi, comme une minuscule lueur, une parcelle de son courage à aller de l’avant. Un cadeau de plus, reçu en même temps que l’air frais et le ciel bleu de ce début d’après-midi. J’étais revenu plus serein, rasséréné. Plus fort, aussi.
Une autre fois, j’avais voulu revoir cette photo à laquelle je tenais tant. Celle qui me paraissait si bien refléter le caractère de ma mère, même si je ne l’avais jamais connue ainsi. La petite fille au regard à la fois espiègle et confiant, les deux mains posées sur ses genoux, comme un ouvrier courageux qui attend la sonnerie marquant le début de sa journée de boulot. Une fillette prête à bondir dans la vie pour se colleter avec elle, avec rage et confiance. Lorsque le cliché a été pris, elle possédait, j’imagine, tapie en elle, cette force de la jeunesse qui n’a pas encore souffert. De la souffrance, elle en a connu, par la suite, mais sans jamais baisser la tête. Elle a ralenti sa course, mais n’a pas cessé d’avancer.
La photo m’avait été refusée par mon père « Je ne sais pas où elle est, je ne sais à quelle photo tu fais allusion, ce n’est pas le moment, on verra ça plus tard. ». Le seul problème était que cette photo, moi je la réclamais depuis des mois et des mois, et je ne pouvais plus attendre, car nous nous en allions le lendemain. Je ne pouvais envisager de repartir sans emmener la petite fille avec moi, comme un souvenir inaltérable. Bien sûr, je me serais contenté de prendre une photo de la photo. Le numérique permet cela. La réponse avait été « non » tout de même.
La glace.
Encore une fois, j’avais ravalé mes larmes, fait taire mon chagrin, et profité d’un moment où j’étais seul pour fouiller, dénicher l’album en question, et immortaliser la photo de l’enfant dans mon numérique. Ce qu’on ne voulait pas me donner, je le volais.
Le soir même, mon père avait sorti l’album pour nous le montrer à tous, en le commentant. Pourquoi ce revirement ? Il avait dû, bien sûr réfléchir entretemps, et se dire qu’il pouvait bien faire cet effort-là pour moi. Quel effort, au fait ? Mais, comme m’a dit ma sœur plus tard, les photos, dans la famille, ont toujours été prétexte à disputes (parmi tant d’autres...), et il ne faut pas forcer mon père à faire des choses à contretemps. Ne jamais le prendre à rebrousse-poil.
Le feu.
Sa compagne de soixante ans a disparu. Comment lui en vouloir encore et encore ? Comment maintenir le grief de ces humiliations, disputes, coups de gueule, incompréhensions mutuelles, accrochages incessants ? Les tempêtes, bourrasques, grains météo et grains de folie tombent tous, les uns après les autres, dans cette zone de « pot au noir » où le malheur qui nous a tous frappés nous a fait aborder, malgré nous. Nous nous regardons tous, un peu hébétés et effrayés. Pouvons-nous nous payer encore ce luxe détestable de la rancœur ?
Il y a eu une nuit, où il a pleuré dans mes bras. Et moi dans les siens. Longtemps, sans nous parler. Notre chagrin était palpable sans avoir à en passer par une ouïe aiguisée, une voix claire.
Le cœur, lui seul, pour se faire entendre.
20:41 Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note


Commentaires
Justement, cette photo, celle je suppose que tu as mis dans ta première note, je voulais te dire je l'avais trouvée tellement belle !
Et je t'avais reconnu aussi dans ce visage gai et décidé.
Écrit par : laplumequivole | 17.01.2012
Répondre à ce commentaireJ'imagine cette douleur que je traverserai aussi un jour que j'espère encore lointain.
Je t'embrasse Lancelot, je t'embrasse fort.
Écrit par : Valérie de haute Savoie | 18.01.2012
Répondre à ce commentaire@ Plume : Ah bon ? Je lui ressemble ? Ca, c'est gentil. En principe on me trouve plutôt les traits de mon père. En tout cas... MERCI !
@ Val : Merci, ma Val, je t'embrasse aussi.
Écrit par : Lancelot | 18.01.2012
Répondre à ce commentaireIl est vrai que certaines personnes ont cette force de faire tenir des choses qui normalement s'écrouleraient d'elles-mêmes. Et on a parfois du mal à bien analyser à quoi cela tient. Une forme d'enthousiasme, de force bienveillante, une capacité à résister (du moins en apparence) à beaucoup de choses et à créer l'entente autour d'elle ou au moins, comme tu le dis, à arrondir les angles (mais parfois plus que ça, beaucoup plus).
La description que tu donnes de ta mère et de ton père me fait largement penser, toutes proportions gardées, à mes grands-parents maternels. Je ne souhaite pas m'étendre, mais je trouve que ta mère avait pas mal de points communs avec ma grand-mère (que j'aimais beaucoup) et c'est la raison pour laquelle je peux concevoir la force, la sérénité que ta mère peut te transmettre à certains moments.
Bon courage, Chevalier Lancelot !
Écrit par : Cornus | 18.01.2012
Répondre à ce commentaire@ Cornus : Je ne sais pas comment était ta grand-mère. Mais il y a aussi un élément logique dont tu n'as pas parlé, et qui découle des qualités intrinsèques aux personnes "comme elles". C'est après leur départ que l'on s'aperçoit, encore plus durement, de l'importance qu'elles avaient.
Tu me fais beaucoup de bien, mon grand. Merci à toi, et à Fromfrom.
Écrit par : Lancelot | 18.01.2012
Répondre à ce commentaireAprès une longue absence, je viens te lire et découvre ce qui est arrivé dans ta vie. Moi c'était mon père, parti il y a... je ne compte pas, trop difficile de compter les années sans lui. C'est un ciment pour notre famille... mais on ne l'a vraiment vu qu'après.
Plein de tes mots résonnent en moi...
Je t'embrasse
Écrit par : Erin | 20.01.2012
Répondre à ce commentaire@ Erin : Suis très heureux de ton retour, et cela fait du bien de savoir que les mots des uns (même s'ils sont empreints de chagrin) peuvent faire naître un écho chez les autres.
Je t'embrasse fort aussi, merci.
Écrit par : Lancelot | 20.01.2012
Répondre à ce commentaireTu parles de disputes, bourrasques, humiliations.
Que sais-tu réellement des rapports & des liens de tes parents pendant ces soixante ans ? Il est tellement difficile de se glisser entre les couples !
Écrit par : philippe | 24.01.2012
Répondre à ce commentaire@ Philippe : EUH ! J'ai tout de même vécu avec eux pendant quelque 25 ans ! Et je ne les ai jamais perdus de vue depuis 20 ans ! Même si je ne sais pas "TOUT", je pense en savoir tout de même "pas mal" ! Aussi bien en matière de bourrasques que de brises d'été !
Écrit par : Lancelot | 25.01.2012
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